Samedi 10 mars 2012 6 10 /03 /Mars /2012 19:27

-         Est-ce que vous aimez l’été à Paris ?

C’est une question banale. Celle que Marguerite vient de poser à François sous l’œil impassible de la caméra. Une question que je viens d’extraire au hasard des couloirs abandonnés de l’INA. L’entretien commence par une question sur l’amour de François sur l’Afrique. Marguerite a le sourire. Elle se tient les bras écartés, les mains posées sur les hanches. Son sourire est radieux . Nous sommes en 1986, dix ans avant sa mort. Elle a 72 ans et ça ne se voit pas. Elle irradie d’espièglerie et d’une certaine façon, de séduction. Pas de doute. Il lui répond en contournant sa question et la renvoie à ses premiers cours de collégien. Elle le relance. Il cède.

J’ai relu le Barrage et de fait ça m’a donné envie de revoir son visage. Celui de l’adolescence.

J’ai le vague souvenir d’une vieille femme crapaud, telle que les manuels de français s’escriment à nous la montrer. Les adolescents qui cherchent à mettre un visage sur un nom sont rares. Ce qu’on leur montre, ça devrait être interdit. Les manuels parsemés de notices biographiques ressemblent à des chroniques nécrologiques. A vous dégoûter à jamais de la littérature et de ceux qui la font.

Pourtant sur la vidéo, sa bouche est lumineuse. Ses lunettes n’arrivent pas à cacher ce qu’elle a été. Je fouille les archives. Je tombe sur une autre interview tournée en 1966, soit trente ans avant sa mort. Elle se tient droite, élégante, une cigarette à la main. Terriblement belle et altière.

C’est un samedi pluvieux sur Nantes. Un peu froid. Un samedi où même le chant des oiseaux et les manifestations que j’ai croisés ne m’ont pas donné envie de rester dans les rues. J’ai pris quelques photos et puis je suis rentrée.

Moi, est-ce que je pourrais répondre à sa question ?

L’été à Paris, j’y ai sûrement passé quelques journées.

Des souvenirs de mains sales et de barres de métro poisseuses, de bouteilles d’eau minérale ridiculement petites à un prix exorbitant, d’arnaqueurs au jardin des Tuileries qui font tomber des bagues de pacotille afin d’embobiner les touristes. Je vois des rues vides plombées parfois par des ombres minérales qui provoquent un frisson dans la nuque. Je repense à une chambre d’hôtel dans laquelle se déplacer relevait du défi et où les odeurs de moquette révulsaient le nez. L’été à Paris ? Non, à moins d’être sûre d’y faire de bonnes rencontres. Ça m’est arrivé. Des mauvaises aussi.

Je me suis demandé ce que j’aurais aimé comme question.

Et qui j’aurais dû être pour qu’on m’interroge de cette façon.

Et combien de temps cela faisait qu’en fin de compte tout le monde se fichait royalement de ce que je pouvais penser.

Ma frénésie à parler parfois prend sa source dans ces silences.

En sortant de la gare dans la rampe d’accès, j’ai croisé un homme. Je l’ai reconnu pour l’avoir rencontré dans un cadre professionnel il y a plus de deux ans à six mille kilomètres de là. Cela avait duré à peine trois jours. Vingt kilos de plus certes mais le même homme. Un élan m’a poussée à forcer son regard et à lui dire qu’on se connaissait. Il a dû me prendre pour une folle. Surtout quand je lui ai dit :

-         Mais oui on se connaît....Vous venez de x n’est-ce pas ?....et on s’est croisés à Y, vous vous souvenez ?

Il m’a souri et m’a répondu qu’en effet, oui..  et que justement, il partait pour l’Ethiopie.

Je me demande vraiment à l’instant s’il m’a reconnue ou s’il a dit cela gentiment pour ne pas me laisser voir qu’il n’en était rien.

Souvent, la soif de briser le silence qui m’entoure est plus forte que le ridicule. Fumer tue. L'existence aussi parfois. Rarement le ridicule . Je m’invente une formule express.

Avant, je parlais de toi et de ce que je voyais tout autour de moi. Avant quoi au fait ?

Dans ces temps de noyades intimes, je cherche un contact éphémère.

J’aurais dû lui demander :

-         Aimez-vous le printemps sur Nantes ?


Voir les 2 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : journal de bord - Communauté : à pas d'heure
Samedi 26 novembre 2011 6 26 /11 /Nov /2011 20:53

La vieille pomme se traine jusqu’aux toilettes. Ses orteils agrippés au fond des chaussons. Ses talons tanguent. La canne ne suffit plus. Il lui faut un bras. J’ai le temps de passer dans deux pièces et de revenir, elle n’a toujours pas atteint la porte.

Ce soir, la vieille pomme est encore plus vieille que d’habitude. Elle sait qu’on se moque d’elle. Ivres de notre chagrin et des verres trop pleins qui sont venus combler le vide, nous nous tordons tout en essuyant la vaisselle. La vieille pomme, ça lui en fait deux maintenant. Deux fils trop tôt partis en plus de son homme. Jamais deux sans trois. On n’est pas très certains qu’elle ait bien compris. Elle tourne en boucle depuis hier matin.

19 h 20 – On est quel jour ?

Samedi.

19 H 21 – C’est quand la cérémonie ?

Mardi.

19 h 23 – On part quand ?

Lundi soir.

19 h 24 – On dort où ?

A l’hôtel, on a trouvé des chambres.

19 h 25 – Mais moi je peux très bien monter les étages.

Non, vous ne pouvez pas. On a trouvé une chambre au rez-de-chaussée, ne vous inquiétez pas.

19 H 26 – On est quel jour ?

Mardi. Heu.. non, samedi.

19 h 27 – On part quand ? il faut que je m’habille ? Qu’est-ce qu’il a dit ? Hein ?

Rien, il n'a rien dit . Mais non, on part lundi soir.

19 h 28 - Je veux appeler la fleuriste.

Oui, bien sûr, attendez un instant, je termine.

Elle prend la télécommande de la télé.

Comment elle s’appelle votre fleuriste ?

19 h 29 – Je sais pas, c’est celle sur la place, j’ai l’habitude. Il suffit que je leur dise au téléphone, ils me la passent.

Je vais voir ce que je peux faire. Un instant.

Je lui passe le combiné après avoir composé le numéro.

19 h 30 – Allo ? vous êtes la fleuriste. C’est moi, Madame "Lys", vous savez.. mon fils est mort, je veux des fleurs. Vous n’auriez pas quelque chose avec du rouge ? Vous savez, vous comprenez, c’est moi qui offre toujours des lys ...


19 h 37 – J'arrive pas à raccrocher. J'ai bien raccroché ? On dort où ?

Pas loin de F. -  on a trouvé un hôtel, ne vous inquiétez pas.

19 h 38 – On est quel jour ?

On est samedi, demain, c’est dimanche.

19 h 39 – On dort où ? On part maintenant ? Il faut que je m’habille ?

Hurlements de rire devant l’évier. On détourne nos têtes et on tente de cacher nos visages en larmes.

19 h 40 – Vous vous foutez de moi. C’est pas drôle.  Je peux avoir encore un sucre ?

On lui donne un sucre.

19 h 42 – Je peux en avoir un autre ? Juste une corne.

Va pour la corne.

19 h 44 – J’ai parlé à J. ?  Je l’ai eue au téléphone ?

Oui. Pourquoi ?

19 h 45 – Qu’est-ce que je lui ai dit ?

Ben, vous savez, on n’écoute pas vraiment vos conversations...

19 h 46 – Ben, j’ai quand même bien dû vous faire un compte-rendu.

Ben non, pas particulièrement.

19 h 47 – T’y penseras un jour ? Tu bourlingueras mon lit ? C’est pas bien mis.

.............

 

19 h 48 – Je veux une noisette.

Tenez.

19 h 49 – Deux, j’en veux deux. On n’en donne jamais qu’une.

................

19 h 50 – Hum...

19 h 51 – Tu m’en donnes une autre ?

19 h 52 – J’en ai pas déjà pris un de Xanax ?

Si. Attendez.

19 h 53 -Tu crois que ça serait un malaise inopportun que je parle à B. ce soir ?

Pourquoi vous ne lui avez pas déjà parlé ?

19 h 54 – Si, je crois. Tu sais, ma petite. Plus les jours passent et plus je suis malheureuse. Comment l’expliquer ?

 

 

Etc....

 

Voir les 5 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : Portrait - Communauté : à pas d'heure
Lundi 22 août 2011 1 22 /08 /Août /2011 19:58

En écho à Bob...

- Et toi t’as fait quoi pendant l’été ?

- Moi, pftt... j’ai pas fait grand-chose mais de toute façon c’est chaque année pareil.. en juin, je rêve de perdre dix ans voire une petite vingtaine d’années et à peine sommes-nous arrivés au 14 juillet voilà que je me retrouve avec l’impression d’en avoir dix de plus....

-Wouai, évidemment vu comme ça, ça ressemble à une énigme à deux euros.. du genre t’as quel âge vu que tu voulais en perdre vingt mais que tu en as gagné dix.

- Gniak... gniak...

Voir les 2 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : journal de bord - Communauté : La Petite Fabrique d' Ecriture
Samedi 14 mai 2011 6 14 /05 /Mai /2011 13:40

C’est un ciel bien bleu comme on les aime. L’été commence. On file au plus vite. On s’évente du mieux que l’on peut. Les chemises froissées collent aux sièges des voitures. L’air est étouffant. Les pieds rougissent dans les chaussures. C’est du feu. La peau est encore fine, translucide, légèrement diaphane. Pas question d’enfiler des sandales pour toute une journée. Ça relèverait de la folie. Cloques et ampoules garanties.

Le ciel est bleu bien qu’il soit près de dix-huit heures.

Le "petit taxi" m’a déposée en début de corniche.

Côté plage publique, c’est noir de monde. Aucune femme. On ne discerne que des hommes. Jeunes, minces et nerveux. Par groupe de dix à douze, ils tapent dans des ballons. Le sable semble sale, compacté, foncé. La mer s’étale plus loin, presque discrète. Elle ne lutte pas contre les aspirants à la gloire. J’arpente le trottoir les yeux avides. Dans la courbe qui tisse un lien étrange entre les deux mondes (plage publique - plages privées), je sursaute. Sur un banc, juste devant la terrasse du Mac Do, une étrange animation. Ce sont quatre gamins entre douze et quatorze ans qui s’acharnent à sniffer de la colle dans leur sac plastique bon marché. Personne ne les regarde, ils sont comme invisibles. 

Un peu plus loin, le S. B., un club présenté comme le « Club des Clubs » et dont le règlement intérieur vaut un coup d’œil. Les transats sont vides. Une personne nage confortablement dans la piscine olympique. Il n'y a personne. 

... j'ai pas de photo (sic), j'ai pensé là maintenant ici que vous n'en auriez pas besoin. Je me trompe ?

Voir les 3 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : journal de bord - Communauté : à pas d'heure
Samedi 7 mai 2011 6 07 /05 /Mai /2011 18:06

web21.JPG

 

Le premier bardé d'un numéro, le deuxième pieds collés à la mer, ils avancent.

Ils ont la route devant eux, la mer en arrière. Quand je les ai vus, je buvais un verre juste au-dessus d’eux. Ils ont surgi devant moi, venus de nulle part. Sûrement à l'abri des rochers.  Je n’ai pas eu le temps d’ajuster ma prise.

Les poissons filaient au vent rejetés comme par magie par la mer. Si l’on regarde la chaussure du deuxième (malgré la dégradation que j’ai fait subir au cliché) on voit que l’eau le tient attaché. Cordon ombilical sous-marin. Eclat de la jeunesse révolutionnaire ou en droit de l’être – Droit de l’Être.


Voir les 4 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : écriture expérimentale - Communauté : Ecriture et culture
Mercredi 4 mai 2011 3 04 /05 /Mai /2011 20:46

Je les ai raccompagnés à midi trente. Sur le quai, elle s’est retournée et a fait trois pas vers moi puis sans que je puisse l’éviter elle m’a serrée fort dans ses bras et m’a soufflé à l’oreille :

- Merci, tu as été formidable. Je t’aime, tu sais.

Robert l’a regardée impatient, la main agrippée à la barre de la porte coulissante, le pied droit déjà engagé sur le marchepied et son antique valise sans roulettes péniblement suspendue à la main gauche.

Je n’ai jamais eu de petit ami qui s’appelait Robert. De toute façon, si tel était le cas, je pense que jamais ce prénom ne me viendrait en tête quand j’ai envie de parler du pire de ce que j’ai eu à supporter depuis que ma sœur m’impose de partager sa vie amoureuse. Et pour le coup, je sais de quoi je parle. On n’est pas loin de la soixantaine elle et moi.

J’entreprends de lui tapoter gentiment l’épaule et je lui réponds :

- De rien, ne t’inquiète pas, ça m’a fait plaisir... à bientôt, ne t’en fais pas... Allez dépêche toi, tu vas rater ton train...

Je la pousse légèrement vers Robert. Elle se décide enfin à s’éloigner. Aussitôt ce dernier abandonne la porte en m’adressant un léger signe de la main avant de s’engouffrer dans le compartiment. Je regarde ma sœur ajuster son ridicule chapeau de paille (en forme de cloche) et mettre en branle ses soixante-quinze kilos pour un mètre soixante. La perfide que je loge en moi se dit que oui évidemment Robert a de quoi faire et ne doit pas s’en priver si j’en crois les regards libidineux qu’il porte aux jeunes filles en fleurs et les réflexions déplacées que j’ai dû subir au cours des derniers jours.

Ma sœur grimpe à son tour. Ses fesses rebondies tressautent

et je les vois qui se glissent poliment dans le couloir central. Un peu plus loin, les voilà qui s’écroulent dans les sièges après avoir eu un mal de chien à glisser la valise au-dessus de leur tête. Ma sœur colle son visage à la fenêtre. Robert ouvre son journal. Inutile de préciser qu’il s’agit d’un journal sportif. La seule fantaisie qu’il s’octroie dans la longue et ennuyeuse répétition de ses activités minutées. Robert aime le foot et les joueurs mais de préférence quand ils sont de bons gros garçons blancs aux cheveux raides. Les crépus sont tolérés simplement quand ils marquent un but, et encore, mieux vaut qu’on soit en finale de coupe du monde et un quatorze juillet.

Je préfère l’oublier et me contente de fixer le visage affligeant de celle qui cherche à tout prix à me faire comprendre par des mimiques simiesques que je vais lui manquer. Encore cinq minutes et le train devrait se mettre en marche. Je prends mon mal en patience et tout en agitant la main à mon tour, je cherche à contenir la joie mauvaise qui m’anime et me donne envie de partir dans l’autre sens les jambes nouées à mon cou, le cœur barloquant. Je me contiens et me force à ne pas trop sourire tout en retenant le sifflotement qui m’emplit depuis le matin.

Soudain, ma sœur me crie quelque chose. Je lui fais signe que je n’entends pas. Je la vois qui fouille dans son sac puis qui me brandit son téléphone en mimant – hilare - le geste de m’appeler. Trop tard, j’entends le sifflement du chef de gare. Une secousse et les premiers wagons se déplacent mais s’immobilisent de nouveau. Je fais un geste désespéré pour lui faire croire que je n’ai plus de crédit. Elle se renfrogne et reste vissée, le visage collé à la vitre, me fixant d’un regard contrarié.

J’agite de nouveau la main. Ses yeux s’illuminent. Elle porte ses doigts à ses lèvres et me lance un baiser. Je me fends d’un sourire.

Il me reste onze mois et quinze jours avant de devoir de nouveau subir Robert.. À moins qu’avec un peu de chance, elle ne me présente un nouveau fiancé d’ici le printemps.

Robert aura été le pompon sur le gâteau, la cerise sur le mocassin, le gland sous le chêne. Robert est l’archétype du type rigide qu’on n’a aucune envie d’avoir chez soi pendant quinze jours.

Celui qui ne supporte pas que des jeunes s’assoient sur la pelouse de son immeuble dans lequel il a acheté son appartement en copropriété. Celui qui, à peine levé le matin, vérifie que tout le monde a bien repeint les volets de son appartement dans le délai réglementaire et dans la couleur imposée parce qu’il s’agit de ne pas rigoler avec le règlement voté par les copropriétaires. Ça lui a coûté assez cher à Robert (l'accession à la propriété). 

De toute façon il met un point d’honneur à assumer ses responsabilités. Robert s’est fait élire dans le syndic le jour où il s’est retrouvé en pré-retraite. Depuis qu'il y a été élu plus de quinze nouvelles décisions ont été soumises au vote de l’assemblée générale. Robert aime l’ordre et ça se sait. Plus de crottes de chien sous les pins du jardin commun, plus de sacs poubelles fantaisistes et des voitures garées comme dans un garage Peugeot. Dans sa poche, Robert a toujours un petit carnet à souches autocollantes pour pouvoir mettre des mots sur les portières de ceux qui se garent mal. Il les appelle les propriétaires  inciviques.

Robert, c’est aussi celui qui a même une carte pour ne pas payer le bus parce qu’il a fait la guerre d’Algérie. Un jour il a appris par hasard dans la gazette municipale qu’il pouvait y avoir droit en tant qu' ancien combattant.

Alors, évidemment  pourquoi il s’en serait privé même si sa guerre à lui n’a duré que quinze jours et qu’il n’a jamais vu l’ombre d’un indépendantiste algérien. Robert a été rapatrié à toute vitesse pour cause de trouble cardio-vasculaire en réaction foudroyante à la consommation l’huile d’olive. Je me demande même si sa dent envers tout ce qui est exotique ne viendrait pas de là. Bref, Robert ne paie pas les transports en communs et utilise parfois les sièges réservés aux grands blessés de guerre. Il ne manquerait plus que ça qu’il paye lui alors qu’il a risqué sa peau et que la mairie distribue des bons aux étrangers.

Robert aime les transports en commun quand ils sont gratuits, le reste du temps, il prend sa voiture. Celle qui est garée comme chez Peugeot. En épi.

Robert n’aime pas les jeunes. Les jeunes n’ont rien fait eux, pas vrai. Tout leur tombe dans le bec sans qu’ils aient à lever le petit doigts. Les jeunes sont par principe des fainéants. Le pire ce sont les noirs. Y a rien à en espérer. On sait bien qu’ils ne veulent rien respecter, il suffit de voir comment ils en profitent. Ceux qui viennent aux restau, et bien ils ont toujours le téléphone dernier cri et en plus ils n’aiment pas ce qu’on leur donne. Il le sait, il l’a vu à la télé. En résumé, Robert aime encore moins les noirs que les Arabes - jeunes ou vieux confondus.  

Robert fait du bruit en mangeant, Robert écoute le journal de 20 heures sur TF1 et distille ses propres commentaires. Robert pense qu’on ne lui dit pas toute la vérité. En ce sens, il n’a pas tort, j’en conviens. Robert dit à tout le monde ce qu’il en pense lui du monde tel qu’il va et il en rajoute en imaginant comment il faudrait faire pour qu’il en soit autrement. Je soupçonne Robert de voter pour le Front National. Robert est persuadé que Bin Loden n’est pas mort et que l’explosion nucléaire au Japon est un mensonge des américains pour nous faire acheter du poisson des îles caïmans.

Robert donne son compte à celui qui le cherche. Robert n’a pas sa langue dans sa poche et il faut ce qu’il faut.

Robert n’aime pas les chiens, les crottes de chat, le bruit, la musique, la pluie, l’art et l’architecture. Robert n’aime pas que je laisse des fleurs sauvages dans mon jardin et encore moins que je décide de ne pas le tondre. Un jardin est fait pour être tondu, une voiture pour être lavée, et les chaussures pour être remplacées par des chaussons une fois le pas-de-porte franchi. Oui, mais que chez lui. Chez moi Robert garde ses chaussures de sport et passe dans toutes les pièces, étage compris, sans aucun remords. Je voudrais bien lui faire la remarque, mais pas la peine que j’essaie, j’ai bien peur que la partie soit perdue d’avance.

Robert a peur de s’ennuyer et ne tient pas en place. Robert est incapable de laisser un outil de jardin dans le jardin. Robert mange le pain de la veille avant celui du jour. Il ne faut pas gaspiller.

J’ai eu beau leur présenter un tas d’endroits très différents, Robert trouve à chaque fois un moyen pour établir un lien entre ce qu’on lui montre et ce qu’il connaît. Le couscous c’est comme la choucroute mais sans le chou. Les pics enneigés de l’Atlas c’est comme les Pyrénées mais sans le fromage. Le jus d’orange c’est comme la vodka mais sans les glaçons.

Alors que j’égrène mentalement la liste de ce que Robert aime ou n’aime pas, un signal sonore retentit sous le dôme et j’entends malgré les grésillements et les bruits de la foule une voix aiguë qui informe les « aimables passagers que le train en partance pour ..... retardé d’au moins une heure et trente minutes en raison d’un accident sur la voie indépendant de notre volonté.... renouvelle toutes nos excuses ».

Ahurie, je vois ma sœur qui de nouveau s’éveille, se fend d’un large sourire, bouscule l’épaule de Robert qui se lève lourdement puis s’empresse de redescendre la valise.

Dieu existe-t-il, m’a-t-il oubliée, mais qu’ai-je donc bien pu faire de mal ?

Voir les 6 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : nouvelle en friche - Communauté : à pas d'heure
Mercredi 4 mai 2011 3 04 /05 /Mai /2011 16:00

(PS : je m'échauffe...une reprise juste pour voir)

 

Elle tendit l’oreille. Dans le brouhaha indéfinissable qui l’entourait, elle venait de saisir au vol une phrase lancée en l’air.

Ça disait qu’on avait beau se trouver à côté de quelqu’un, et bien parfois, on n’entendait rien. Elle se redressa et délicatement écarta le rideau. Un peu plus loin, elle aperçut deux femmes. Toutes deux approchaient la soixantaine d’années mais l’une tenait plutôt bien la route. Elle était la plus jeune, et, dans une succession de déhanchements qui auraient pu être comiques si elle n’avait pas été si âgée, elle s’évertuait à entrer dans un de ces des cachemires bon marché, bien  trop étroit pour son opulente poitrine. L’autre lui rapportait méticuleusement ses problèmes d’audition.

Amusée, elle laissa délicatement retomber le tissu. Elle hocha légèrement la tête et se dit qu’elle n’avait pas tort. Souvent, on avait beau se croire tout près d’un être, on n’entendait rien.  Plus rien ne fonctionnait. Les mots, les échanges restaient sur un terrain neutre et semblaient oubliés aussi vite qu’ils avaient été prononcés. Le cœur éteint, enfermé dans le noir des jours patiemment accumulés, obstruant la lumière des premières rencontres. Elle sourit à la métaphore facile. Une cabine d’essayage comme lieu de recueillement en ce samedi après-midi, c’était bien quelque chose qui lui correspondait mais qu’elle avait de tout temps gardé secret. Dix minutes plus tôt, lassée de l’agitation de la fin d’après-midi, elle avait décidé de suspendre ses achats et de se réfugier là, en dehors du flux assommant des acheteurs de fin de semaine. En quelques mouvements, elle s’était emparé au hasard de plusieurs articles et sans même leur porter un soupçon d’attention, elle les avait entassés sur son avant-bras et s’était résolument placée devant l’entrée des cabines. Puis sans daigner gratifier d'un coup d’œil la pauvre fille surmaquillée qui faisait office de vendeuse « avec expérience » et « souhaitant évoluer rapidement », elle avait récupéré le petit carton de plastique réglementaire qui attesterait à sa sortie qu’elle n’était pas une voleuse.

L’affirmation la taraudait. Elle se laissa glisser une nouvelle fois contre le fond de la cabine. A dire vrai, depuis longtemps maintenant, elle n’entendait plus le cœur des autres.

Enserrant ses genoux dans un geste enfantin, elle rectifia mentalement.  Pas les cœur des autres, juste le cœur de l’autre. Certes, elle ne s’était peut-être jamais sentie seule mais elle se savait seule. C’était une obsession. Qui aurait été capable de dire la réalité des sentiments que l’un portait à l’autre. Quelle était la part de peur de la solitude, de l’échec, de l’humiliation si l’un des deux rompait les amarres que le temps avait encordées de chanvre et de sueur mêlés. Quels mensonges plus forts que les sentiments réels les avaient étroitement imbriqués. Longtemps, elle s’était cru capable de faire front, de tout larguer et de hisser ses voiles quand bon lui semblerait. Mais au lieu de tout cela, elle avait appris la patience. Le voyage n’était pas un chant d’amour. Plutôt une succession infinie de résistances aux désirs. Un étrange et permanent sentiment de manque. Palliatifs. Soins intensifs. Abandons de soi. Insidieux. Froids. Calculés.

Voir les 3 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : nouvelle en friche - Communauté : à pas d'heure
Lundi 2 mai 2011 1 02 /05 /Mai /2011 19:49

web19

Photo prise le jeudi 28 avril 2011 après Aquergour ( Moyen-Atlas).

 

Une petite fille de dix ans s’en allait au soleil Quel charmeur de serpent rencontra-t-elle sur la place Avant qu’un fou furieux ne s’avise de lui donner des ailes Il y eut des hommes et des femmes Paisiblement attablés à vivre Il y eut un homme et une femme Yeux ouverts à regarder le monde autour d’eux Ils se parlaient Ils riaient peut-être Ou peut-être ne s’aimaient-ils plus Peut-être commençaient-ils à s’aimer Qu'importe Il y eut un homme, des femmes Des hommes et une femme Et puis plus rien. Ils étaient dix puis quinze puis seize

Ils étaient et puis plus rien. A Dihrawud Une petite fille de dix ans s’en allait au marché

"Il y a des blessés et des morts allongés partout sur le sol. Il y a des corps mutilés, leurs mains ou leurs jambes séparées à côté d'eux »

Une petite fille de dix ans s’en allait au marché Elle s’en allait et puis plus rien.

Aujourd'hui une tête est tombée

Mais les coeurs noirs des coquelicots palpitent encore.

 

En écho au texte sur les coquelicots du Babel.


Voir les 4 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : Poésie - Communauté : écriture "expérimentale"
Dimanche 1 mai 2011 7 01 /05 /Mai /2011 21:34

Ailleurs il est des fils qu'on a envie de tracer dans le ciel bleu entre les cris et les silences très très silencieux.

ailleurs

Voir les 5 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : Poésie - Communauté : La Petite Fabrique d' Ecriture
Lundi 18 avril 2011 1 18 /04 /Avr /2011 21:29

Si je ne pouvais faire mieux, peut-être pouvais-je faire autrement. Il était impossible que tant d’agitation ne menât nulle part. Les silences pesants n’équilibraient rien. Ils m’entrainaient là où je ne voulais pas aller. J’ai plongé mon regard par la fenêtre et j’ai inspiré un bon coup. Inspiré, expiré, inspiré, expiré. J’ai senti la peau de mes talons s’enfoncer dans la toile de mes chaussures et je me suis dit que je pouvais tenir encore quelque temps. Il me suffisait d’oublier ce qui m’entourait, il me suffisait d’accrocher le tangible. J’ai nagé au travers du carreau sale. Il y avait les feuilles d’un arbre en fleurs, un bout de ciel bleu et la plate-forme grisâtre où les chats, la nuit venue, hululaient à la lune en toute tranquillité. Moi j’aurais voulu hurler, mais dans la gorge ça restait coincé. L’arbre et ses feuilles s’agitaient, le bleu du ciel s’entêtait et à cette heure-là, les chats longeaient les murs, la queue basse. J’ai bondi dans le vide, les pieds vissés au sol. Ce n’était pas peut-être pas grand-chose, mais mes yeux y trouvaient la sortie salutaire. J’ai aspiré les couleurs au plus profond de mes poumons. Ça s’est dilué en un tableau impressionniste. Du bleuâtre et du verdâtre, un peu de jaune sans contour défini. Le soleil sur toute chose. Ma bouée de survie. Et inspire, et expire. Le regard poisseux  s’est insinué sans que personne ne s’aperçoive de ma disparition momentanée. J’ai flotté, libre, quelques secondes. Le bruit a cessé. La pression au creux du ventre, douloureuse, poignante, lancinante, s’est peu à peu effacée. Inspire et expire. Le sang s’est mis de nouveau à circuler. Plus rien n’a eu d’importance. J’étais moi, ils ne pourraient m’enlever cela et seul le flux animé comptait. Une âme. Vivante et palpitante. J’ai laissé la petite voix pénible pénétrer dans mon silence et me dire que j’avais dépassé le temps réglementaire. Je suis revenue à la réalité, j’ai tourné la tête et reflué dans mon quotidien. Aucune certitude de la cause de ce qui se trouvait devant moi. J’étais loin d’avoir gagné.

Voir les 4 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : journal de bord - Communauté : Ecriture et culture

Recherche

Syndication

  • Flux RSS des articles
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés