Quantcast
Samedi 4 mai 2013 6 04 /05 /Mai /2013 21:47

  DSC00450.JPG

 

 

  Pour le Babel.

 

Les boutons d'or ont poussé leur tête au travers des barreaux de la chaise. Têtus, ils semblent la pousser à agir. Elle obtempère. C'est le printemps. Qu'a-t-elle à perdre qu'elle n'a déjà perdu ?

C'est un mercredi soir qu'elle part. Il fait enfin beau. C'est comme un encouragement. Quelques boutons légèrement rosés sont apparus sur sa peau. Ça la démange, elle n'y prend pas garde. Elle sait ce que cela signifie. Elle compense la peur à coups de sucre. Elle pense aux endroits où elle aimerait aller, aux gens qu'elle aimerait voir. A ceux qu'elle évitera farouchement. Elle devient de plus en plus sauvage, de plus en plus exigeante sous ses faux airs complaisants. Elle fuit de plus en plus souvent, tout et son contraire. Le regard haché d'ombres et de lumières. Le passage à l'aéroport se déroule sans encombre, comme elle l'a imaginé quelques jours avant. Elle arrive à l'appartement étranger. Tout est débranché. Elle cherche. Un chat miaule. Il miaulera d'un miaulement étranglé toutes les nuits que durera son séjour. C'est un drôle de bruit. Coincé entre deux notes. Le chat fait des va-et-vient entre les deux portes qui lui ferment l'accès aux chambres. Elle l'a dérangé dans ses habitudes. Il est décontenancé et le fait savoir. Le circuit d'eau est fermé. Elle se débrouille, se cale aux côtés de son compagnon de fortune. Toilettes de chat. Les odeurs et les bruits tour à tour distillent dans la mémoire des sensations familières. Au matin, elle traîne jusqu'au marché .

Associations de poissons et de fleurs. C'est comme dans la chanson. Les poissons dans l'eau des fleurs. Un petit taxi rouge et elle repart. Le long du front de mer, une ribambelle de statues de bronze. Elle regarde, elle trouve ça beau jusqu'à ce qu'elle réalise que les statues sont très critiques. Les mains sont tendues et crispées, les corps découpés, tranchés, écartelés. Devant les tables de bronze où sont posées des tasses à café, les chaises sont vides. Ça sent l'oppression. C'est un paradoxe. Ses yeux s'ouvrent et elle voit ce qu'elle n'avait pas perçu au premier abord. Comme quoi, l'art regardé avec nonchalance...

Elle s'éloigne, un peu troublée. Dans l'ombre minérale qui recouvre les trottoirs, elle se saisit d'une feuille de poivrier, la malaxe et la porte à ses narines. Ça sent le poivre rose. Elle s’enivre et répète le geste plusieurs fois. Elle s'approche de son quartier, glisse un œil dans la boulangerie. Un regard, un sourire. Le boulanger a teint ses cheveux. Elle s'éloigne encore et se rapproche sans être tout à fait sûre de le vouloir de la rue où elle habitait. Elle ne dépasse pas l'angle. Le cireur de chaussures a déserté la place. Qu'aurait-elle pu lui dire ? Elle n'a été qu'une flèche un peu gondolée propulsée dans le ciel. Elle a une pensée pour Imène. Elle non plus ne la reconnaîtrait sûrement pas. Elle est une ombre de sa mémoire. Les orangers sont là et les oranges amères sont plantées dans le safre comme autant de confettis. Elle recule et abandonne la place. Il ne faut pas pleurer. Les rires surnageront quoi qu'il lui en coûte. Dans la devanture de la pâtisserie, les tartes aux framboises ont pris des allures martiales. Elles sont désormais taillées au carré. Les rations se font rares. La pâte est loin de crouler. La langue s'étirera pour gober les quelques fruits piquetés de poudre blanche.

 

Sans qu'elle le veuille, la vie quotidienne s'empare d'elle. Elle n'a pas de mal à remettre ses pas dans les bons chemins. Elle longe le bord de mer, l'autre, le populaire. Elle cherche du regard les couples assis sur les rebords de pierre. Elle se rend au marché central pour déjeuner. Les poissons la tentent. L'accueil est comme toujours chaleureux. Mais très vite, le patron débonnaire se révèle autoritaire. Il malmène ses employés sous prétexte d'être aimable avec ses clients. Cette fausse bonhomie lui coupe l'appétit. Elle repense à ceux qui sont malhonnêtes ici et ceux qui n'hésitent pas à penser que certains hommes et certaines femmes sont des sous-hommes. La hogra lui soulève le cœur. Elle expédie son repas et part sans vraiment remercier. Elle poursuit son retour. Cubes parfumés, passementeries, fleurs et épices à faire brûler.

Soudain, une merveille de tapis l’immobilise. Elle hésite. Ce n'est pas le prix désespérément faible compte-tenu du travail que l'objet représente. Non, c'est plutôt l'idée qu'elle n'est pas venue pour cela. Le vendeur lui présente trois tapis différents. Elle pense à ce qu'on lui a raconté sur la liberté de la tisserande qui, au gré de ses émotions et de ses états d'âme guide ses mains agiles et trace les tons et les formes. Le marchand précise qu'il existe une vraie différence entre celles qui tissent pour la vente et celles qui tissent pour leur propre plaisir. Ce tapis qui lui plaît appartient évidemment à la deuxième catégorie. Elle aime ce qu'elle y lit. Reflet d'une vie en accord avec la sienne. Elle demande la permission de prendre des photos. La permission lui est accordée. Elle essaiera de les dessiner à défaut de les acheter.

 

Un matin, elle prend le train. Un aller-retour en première classe. Les vitres sont si sales qu'on ne perçoit qu'à grand peine l'extrême pauvreté des taudis qui jouxtent les rails du chemin de fer. On est pourtant en plein centre ville. Les premières classes n'en ont que le nom et l'espace tranquille qui va avec. La moquette rouge est crasseuse, les sièges sont tachés. Combien de temps et de voyages pour en arriver là ? Pourquoi s'entêter à recouvrir le sol de moquette ? Elle ne comprend pas. Oublie-t-on si facilement ce que sont les hommes ?

Qui passe laisse sa trace, aussi infime soit-elle. Chaque trace, une âme. Mal ou bien intentionnée au moment du minuscule saccage qui réduit le terme de première classe à une portion congrue.

Elle aime la gare. Large, aérée et aérienne, fleurie. Elle décide de ne pas prendre un taxi, elle flâne, longe le mur d'enceinte jusqu'au bleu éclatant de l'océan. Elle entre dans les ruelles aux murs bleus. Dans l'échoppe aux cartes postales, elle laisse son regard parcourir les quelques ouvrages de littérature et de poésie. Un prénom et un nom l'accrochent. Elle se rappelle vaguement quelque chose puis soudain, un sourire la prend tout entière. Bien entendu, le nom familier. Elle achète et serre précieusement l'ouvrage contre elle. Elle le lira le soir, pensant reconnaître des textes déjà lus sur le net. C'est un plaisir joyeux qui la réconcilie avec ce qui existe sans exister.

 

Elle s'arrête pour boire un verre. Une famille arrive. Le père, la mère et le fils. Chemises coûteuses aux initiales brodées sur la poitrine. Un bref échange animé laisse entrevoir un conflit. La mère n'est pas contente de l'emplacement choisi, elle s'éloigne, fait ce que chacun fait en arrivant ici à la recherche du meilleur angle de vue, le cadre est magnifique. Elle sort de son champ de vision. Elle entend sans le vouloir le père dire au fils « On s'en fout de la mer. Maman, elle a un problème, vois-tu. Si tu te mets là, elle voudra automatiquement être ailleurs. Oh ! Et puis, on s'en va, je sais pas ce qu'elle fout ! ». Le gamin doit avoir dans les onze ans.

En fait, elle pense que le père aurait pu dire tout simplement « on s'en fout de la mère ».

Elle décidera alors de terminer sa rêverie sur  cette image désolante d'un homme - étrange façon d'envisager les choses.

Voir les 3 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : journal de bord - Communauté : à pas d'heure
Vendredi 4 janvier 2013 5 04 /01 /Jan /2013 11:17

Les pieds détachés du sol...

L'âme légère, portée par le vent,

Mon corps en apesanteur

Savoir que je suis immortelle.

Simple non ?

Voici mon arbre à voeux.

Que chacun y attache un rêve coloré.

 

italie18.jpg

Voir les 4 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : journal de bord - Communauté : L'écriture dans tous ses états
Jeudi 1 novembre 2012 4 01 /11 /Nov /2012 18:41

 

faute-de-mieux.JPG

 

Il lui faudrait accrocher aux branches du tilleul quelques tissus de couleur. Elle pense à cela. Un projet qu'elle n'a pas encore réalisé. Elle a vu ça dans un film. Ça se passait en Europe de l'est. Chaque nœud serait la trace d'une étape de plus dans leur histoire. Ou alors tout simplement un remerciement. Elle ne croit pas aux souhaits et encore moins aux prières. Elle passe son temps à rendre grâce. Merci pour le jour et merci pour la nuit. Merci pour le souffle et merci pour la force. Merci pour les enfants et merci pour les parents. Ruban de soie pâle.

Lui, il vieillit. Elle le bat au ramassage de bois. Elle le dépasse quand il faut aller vite et se saisir des bûches bennées à même la terre. Elle traîne à toute vitesse la brouette dans le bûcher. C'est lourd, ça lui fait mal mais elle fait deux tours alors qu'il peine à terminer le sien. Elle rit, le bonnet vissé sur les oreilles. Elle ne l'en aime que plus.

Son cœur palpite au rythme du sang qui lui coule dans les veines. Il lui tend la tronçonneuse. Il va lui chercher le taille-haie. C'est loin d'être excitant mais il choisit depuis quelque temps des outils pour elle. Plus petits, plus maniables. Elle veut bien apprendre mais très vite, elle se lasse et lui redonne sa place. Il n'est pas encore temps de prendre la sienne. Elle s'en moque. De toute façon, s'il venait à disparaître, dans une certaine mesure, elle disparaîtrait en même temps que lui. Elle n'aurait pas la force d'en décider autrement. Elle sait. C'est tout. Il reprend la main. Depuis longtemps l'amour n'a pas la même saveur mais elle sait que ce qu'elle vit est unique. Quand bien même cela ne serait pas réciproque. Peu lui importe. Elle a fait ses choix. Un ruban bleu suffirait à attester l'espoir qu'elle porte en elle.

Le trajet reste un trajet totalement inconnu. C'est le goût de la vie Les derniers gros chagrins la laissent enfin en paix. Elle se met de nouveau à savourer. Et l'amour s'entête. C'est un étrange parfum qui lui vient en bouche comme ce vin qu'elle a commencé à boire quand celui qui ne devait pas mourir est mort. Avoir attendu aussi longtemps pour découvrir une évidence. Les parfums dans sa bouche eux sont intacts. Elle n'a pas d'expérience. Jusqu'ici, seules les étiquettes l'avaient guidée. Elle déambule dans les rayons et maintenant elle essaie de savoir ce que donneront ses choix. Elle scrute, soupèse, regarde en transparence. La confiance lui vient peu à peu. Elle nouera un ruban de soie violette.

Les vacances la reposent. Le reste du temps, ce n'est qu'une succession de matins aux collerettes sombres. Elle fait quelques pas dans la nuit et tend sa carte de transport. Ce n'est presque jamais le même conducteur. Elle traverse l'allée sans que son regard ne s'arrête en particulier. Une femme porte son enfant dans le dos. La plus jeune de ses enfants repose dans la poussette. Ses couettes finement étirées n'ont pas dû être défaites depuis plusieurs jours. Elles tire-bouchonnent autour du visage endormi. Il lui faudra attendre dimanche. Une femme plus âgée est toujours glissée face à la paroi qui la sépare du conducteur. Elle n'a aucune visibilité. Son regard se heurte à un panneau publicitaire. Il lui faudrait se dévisser le cou pour avoir une vue générale de ce qu'elle traverse. La chaussée luisante lui est inconnue. Un peu plus loin toujours les mêmes regards. Un homme baisse la tête. Il descendra au prochain arrêt. Une femme monte bardée de sacs. L'un d'entre eux contient son repas. Il est six heures trente du matin et elle se demande ce qu'elle pourrait bien avoir préparé. Elle pense au vin qu'elle boira avec l'homme qui l'attend.

Voir les 4 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : journal de bord - Communauté : La Petite Fabrique d' Ecriture
Mercredi 4 juillet 2012 3 04 /07 /Juil /2012 17:01


 


Aujourd'hui, c'était le jour de l'indépendance et les anciens combattants paraissaient ici ou là, auréolés de leur gloire décolorée.
Applaudis ou remerciés, moqués parfois, ils n'en seraient pas pour autant guéris de leurs plaies. On ne guérit pas non – tant qu'on ne se sait pas remède et peine à la fois. C'est approximativement phonétiquement ce qu'elle avait lu. Il y avait un jeu de mot sur le « tant » qui la renvoyait au temps. Au temps qui passe et à cette étrange accumulation
d'impressions négatives proches de la défaite. Ici ou là, les hommes continuaient leur folie. L'indépendance n'avait pas le même goût selon les latitudes. Goût des feuilles arrachées à coup de défoliants au-dessus des villages, saveur de la sueur imprégnée au creux des uniformes orange flottant autour des corps de prisonniers suspects, fumet gluant de la géopolitique, odieuse odeur émanant d'une poignée de fous- furieux qui prenaient le pouvoir par la seule force de leur volonté. Les combats de papier au nom d'un dieu invisible et méchamment muet s'enchaîneraient donc indéfiniment. Au nord-Mali, les jeunes filles arrêtaient de chanter et les ballons s'immobilisaient dans la poussière du début d'été. Mais qui entendait ce qui se cachait derrière la loi des extrêmes pensait œil pour œil, dent pour dent et s'en retournait dans un sens satisfait. Communauté de bien qui n’appartient qu'à chacun. Juste retour des choses, il n'y pas de fumée dans le mot feu. Civilisation inégale. L'une au-dessus de l'autre. L'une pesamment appuyée sur l'autre. La sauvagerie a des limites. Un trait épais, rageusement appuyé au stylo feutre sur une carte d’État-major. Les anciens combattants reprenaient du bon temps. C'est si bon d'aliéner. La femme en bleu recouvrait un peu plus son voile, la jeune fille foulée à terre jurait qu'on ne l'y reprendrait plus. Crachat éructé en direction de la latérite et main passée sur le devant de la bouche. Dents noircies par la noix de kola - saignantes. Rouge à lèvres désormais interdit.
Bracelets rutilants à cacher dans les manches étirées sur les poignets enfantins. Chants serrés au fond des gorges, radios éteintes. Pendant ce temps, la communauté internationale se concentrait sur la grossesse d'une ex-première dame et une kalachnikov envoyait dans les limbes une jeune fille qui décrochait le job de son dernier été. Des mines autour de Tombouctou. Des jambes en moins. Des pieds meurtris. Et les fabricants se frottaient de nouveau les mains. Que représentaient quelques éclats de diamant noir éteints. Elle aurait voulu que cela change. Elle voulait y croire mais le sentiment d'échec persistait. Rien n'avait de sens. Les larmes versées n'y changeraient rien. Elle pouvait examiner son état au présent et y trouver les peines. Elle avait lu quelques pages assez claires pour qu'elle comprenne en quoi consistait son manque. Le bien-être n'était pas au rendez-vous du 4 juillet. Elle ne savait pas « être » ce qu'on aurait aimé qu'elle soit. Elle ne savait pas forcément montrer ce qui l'animait. Le bien-être et son côté rectiligne. La confiance en soi comme une lumière tremblotante et capricieuse. Dans l'expression deux faces de miroir opposées. Le bien et le mal. Deux valeurs morales rapportées à une sensation à la fois physique et psychique. Autour d'elle, le bien et le mal s'entremêlaient. Il lui fallait donc réfléchir au remède. Si elle acceptait de faire abstraction des considérations économiques, ce dernier était très clair. Lâcher la rampe, abandonner son poste et se tourner vers d'autres horizons, accepter d'être dépendante, se résoudre à regarder l'aventure comme aboutie. Aujourd'hui c'était le jour de l'indépendance et elle se sentait enchaînée aux racines de sa peine.


 

Voir les 5 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : Idées noires - Communauté : à pas d'heure
Dimanche 17 juin 2012 7 17 /06 /Juin /2012 19:33

 

Aujourd'hui je suis allée voir la vieille pomme. C'était la fête des pères. Je n'avais pas pu y aller pour la fête des mères alors j'ai décidé de me rattraper. J'ai cherché dans le jardin quelques roses à couper. J'ai glissé quatre œufs dans une boite en carton et dans mon sac, quelques photos du dernier-né afin de le lui mettre de force sous le nez. Elle ne l'a pas encore vu car les seules photos qui lui importent sont celles qui te concernent. Les calendriers où ton image apparaît s'accumulent devant le fauteuil auquel elle est désormais condamnée. Les autres n'existent plus. Il n'y a plus que toi.

Lors de ma dernière visite, trois semaines auparavant, je l'avais trouvée plongée dans le noir. Il faisait une chaleur à crever. Nous étions aux premiers beaux jours. Elle était les yeux dans l'eau, comme elle dit. Interdiction que je touche à quoi que ce soit. Elle m'avait concédé une légère remontée du store et m'avait ordonné d'allumer la lumière. Au moment de partir, elle m'avait dit de remettre tout en place comme je l'avais trouvé. J'avais éteint, baissé de nouveau le volet roulant et l'avais abandonnée à sa mortelle attente.

Aujourd'hui, quand je suis arrivée, j'ai tout de suite vu qu'on lui avait coupé les cheveux. Elle ressemblait soudain à une vieille poule. Les cheveux taillés n'importe comment par l'auxiliaire de vie. Ça faisait tout droit derrière la tête. Je n'ai pas fait de remarque particulière. J'ai toujours aimé sa façon de se coiffer, élégante et, malgré les années- les cheveux d'or - grâce à son coiffeur. 

Depuis que la vieille pomme est coincée dans son fauteuil, la maison est devenue propre. Après avoir été horrible de saleté, c'est devenu terrible de propreté. Je ne retrouve plus rien. Les auxiliaires se succèdent tout au long de la semaine, trois fois par jour.  Je ne sais qui a commis le crime d'avoir saccagé ainsi la belle chevelure. On la lève, on la lave, on l'habille et on la dépose à l'aide d'un engin au creux du fauteuil. Parfois, la vieille pomme se laisse glisser à terre, et il lui faut attendre le prochain passage pour qu'on la remette en place. Malgré son âge, elle pèse encore son poids. Quoi qu'il en soit depuis que j'ai réussi à la faire sortir de l'hôpital où elle était en train de crever, elle a repris du rose au joue, et un petit coup de fourchette.

Aujourd'hui, c'était très gai. Une grande enveloppe craft était déposée sur la table de la salle à manger. Elle m'a demandé de l'ouvrir et j'ai fait la lecture. C'était une cousine qui racontait les origines de la famille après avoir cherché pendant de longs mois à en retracer l'histoire. C'est très amusant parce que le jour de l'enterrement, c'est avec elle que j'avais fait la plus belle bourde de la journée. Je lui avais fait part d'une drôle d'histoire. Cela évoquait une enfant née hors mariage et qui avait été élevée par ses grands parents dans le plus grand secret. Afin que le voisinage ne sache rien, on prétendait qu'on l'avait maintenue la plupart du temps au premier étage d'une demeure familiale plutôt bourgeoise. A ma question de savoir si elle avait déjà entendu parler de cette affaire qui m'avait été rapportée un jour par la vieille pomme, je m'étais entenu répondre que c'était vraiment n'importe quoi et qu'il ne fallait pas toujours écouter ce qu'on me racontait.

En fait, je sus ce jour-là un peu après qu'il s'agissait tout simplement de son histoire.

Bref quelques mois plus tard, je tenais entre les mains un long texte qui rapportait l'histoire de ton grand-père et celle de ton père ainsi que celle de tous ceux qui les avaient précédés. J'ai donc choisi la partie qui nous concernait elle et moi et j'ai commencé ma lecture.

En quelques lignes, un tas d'images sonores et visuelles me sont passées rapidement sous les yeux. La Bretagne, la Normandie, les douanes, le Liban, le Congo, les deux guerres...Comme il y avait des paroles rapportées, les voix des morts ont resurgi. La vieille pomme tout à sa joie me regardait comme si j'étais une porte ouverte vers le passé. Avant de partir, j'ai coupé les branches dévorantes de l'actinidia, j'ai volontairement laissé les portes fenêtres ouvertes sur le jardin et la lumière est entrée.

Tu vois, c'est toujours dans la voiture que cela vient. Mon impatience à m'agiter est bloquée par la concentration que demande la conduite. Les idées surgissent, toujours par association. Alors je jette un coup d’œil à l'aiguille du cadran et je me laisse envahir. Parfois je lutte, parfois pas. Une fois que le flou se dissipe, je me rends compte que c'est toujours à toi que je pense. A toi, à nous. Plus le temps passe et plus ce que je croyais m'appartenir m'échappe. Les souvenirs cessent d'être clairement visibles. Ils disparaissent un peu plus chaque jour et tout en restant concentrée sur la route, je m'efforce à faire remonter ce qui peut encore être sauvé.

Tout a changé autour de nous. Les rues ne sont plus celles de notre rencontre. Le maire saccage sa ville à grands renforts de modernité. Les voitures ne savent plus se déplacer le long du front de mer. Les sens interdits fleurissent à des endroits improbables. Je tourne en rond. Toutes les places sont payantes y compris les dimanches et jours fériés. Quand je passe devant l'école communale, un squelette suspendu devant la fenêtre s'endort pour l'été. L'école, elle, semble identique. Elle n'est pas une priorité. Le musée du coquillage non plus. Sa façade barbouille le ciel d'un infâme bloc de pierre jaune. Tu me manques ou celui que tu as été me manque. Je me sens vieille et moche. Je pense à ce que nous avons été. Nos corps lisses. Nos mains ardentes. Nos nuits agitées. Je regarde parfois les photos mais je ne suis même pas sûre de t'avoir connu ainsi. Je fais le décompte des années. Je cherche les émotions, les sensations, la brûlure au creux du ventre. Il ne me reste plus rien. Tout s'en va avec le temps qui passe. D'autres l'ont dit avant moi. Je ne crois pas en savoir beaucoup plus que quand je t'ai connu. En fait je ne sais rien ou presque. Rien sur ta jeunesse, encore moins sur ta vie d'adulte avant moi. Je roule et les idées s'échappent par la fenêtre entrouverte. Il y a quelque temps encore, je pouvais retrouver un parfum, une odeur de peau. Je pouvais faire naître l'image de ton corps parfait. Ce n'est plus possible. Je me demande comment font les autres pour rester fidèle et accepter la dissolution de ce que l'on a aimé. A quel moment cela commence. A quel moment passe-t-on de l'autre côté ?

 

Voir les 4 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : Portrait - Communauté : à pas d'heure
Samedi 10 mars 2012 6 10 /03 /Mars /2012 19:27

-         Est-ce que vous aimez l’été à Paris ?

C’est une question banale. Celle que Marguerite vient de poser à François sous l’œil impassible de la caméra. Une question que je viens d’extraire au hasard des couloirs abandonnés de l’INA. L’entretien commence par une question sur l’amour de François sur l’Afrique. Marguerite a le sourire. Elle se tient les bras écartés, les mains posées sur les hanches. Son sourire est radieux . Nous sommes en 1986, dix ans avant sa mort. Elle a 72 ans et ça ne se voit pas. Elle irradie d’espièglerie et d’une certaine façon, de séduction. Pas de doute. Il lui répond en contournant sa question et la renvoie à ses premiers cours de collégien. Elle le relance. Il cède.

J’ai relu le Barrage et de fait ça m’a donné envie de revoir son visage. Celui de l’adolescence.

J’ai le vague souvenir d’une vieille femme crapaud, telle que les manuels de français s’escriment à nous la montrer. Les adolescents qui cherchent à mettre un visage sur un nom sont rares. Ce qu’on leur montre, ça devrait être interdit. Les manuels parsemés de notices biographiques ressemblent à des chroniques nécrologiques. A vous dégoûter à jamais de la littérature et de ceux qui la font.

Pourtant sur la vidéo, sa bouche est lumineuse. Ses lunettes n’arrivent pas à cacher ce qu’elle a été. Je fouille les archives. Je tombe sur une autre interview tournée en 1966, soit trente ans avant sa mort. Elle se tient droite, élégante, une cigarette à la main. Terriblement belle et altière.

C’est un samedi pluvieux sur Nantes. Un peu froid. Un samedi où même le chant des oiseaux et les manifestations que j’ai croisés ne m’ont pas donné envie de rester dans les rues. J’ai pris quelques photos et puis je suis rentrée.

Moi, est-ce que je pourrais répondre à sa question ?

L’été à Paris, j’y ai sûrement passé quelques journées.

Des souvenirs de mains sales et de barres de métro poisseuses, de bouteilles d’eau minérale ridiculement petites à un prix exorbitant, d’arnaqueurs au jardin des Tuileries qui font tomber des bagues de pacotille afin d’embobiner les touristes. Je vois des rues vides plombées parfois par des ombres minérales qui provoquent un frisson dans la nuque. Je repense à une chambre d’hôtel dans laquelle se déplacer relevait du défi et où les odeurs de moquette révulsaient le nez. L’été à Paris ? Non, à moins d’être sûre d’y faire de bonnes rencontres. Ça m’est arrivé. Des mauvaises aussi.

Je me suis demandé ce que j’aurais aimé comme question.

Et qui j’aurais dû être pour qu’on m’interroge de cette façon.

Et combien de temps cela faisait qu’en fin de compte tout le monde se fichait royalement de ce que je pouvais penser.

Ma frénésie à parler parfois prend sa source dans ces silences.

En sortant de la gare dans la rampe d’accès, j’ai croisé un homme. Je l’ai reconnu pour l’avoir rencontré dans un cadre professionnel il y a plus de deux ans à six mille kilomètres de là. Cela avait duré à peine trois jours. Vingt kilos de plus certes mais le même homme. Un élan m’a poussée à forcer son regard et à lui dire qu’on se connaissait. Il a dû me prendre pour une folle. Surtout quand je lui ai dit :

-         Mais oui on se connaît....Vous venez de x n’est-ce pas ?....et on s’est croisés à Y, vous vous souvenez ?

Il m’a souri et m’a répondu qu’en effet, oui..  et que justement, il partait pour l’Ethiopie.

Je me demande vraiment à l’instant s’il m’a reconnue ou s’il a dit cela gentiment pour ne pas me laisser voir qu’il n’en était rien.

Souvent, la soif de briser le silence qui m’entoure est plus forte que le ridicule. Fumer tue. L'existence aussi parfois. Rarement le ridicule . Je m’invente une formule express.

Avant, je parlais de toi et de ce que je voyais tout autour de moi. Avant quoi au fait ?

Dans ces temps de noyades intimes, je cherche un contact éphémère.

J’aurais dû lui demander :

-         Aimez-vous le printemps sur Nantes ?


Voir les 2 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : journal de bord - Communauté : à pas d'heure
Samedi 26 novembre 2011 6 26 /11 /Nov /2011 20:53

La vieille pomme se traine jusqu’aux toilettes. Ses orteils agrippés au fond des chaussons. Ses talons tanguent. La canne ne suffit plus. Il lui faut un bras. J’ai le temps de passer dans deux pièces et de revenir, elle n’a toujours pas atteint la porte.

Ce soir, la vieille pomme est encore plus vieille que d’habitude. Elle sait qu’on se moque d’elle. Ivres de notre chagrin et des verres trop pleins qui sont venus combler le vide, nous nous tordons tout en essuyant la vaisselle. La vieille pomme, ça lui en fait deux maintenant. Deux fils trop tôt partis en plus de son homme. Jamais deux sans trois. On n’est pas très certains qu’elle ait bien compris. Elle tourne en boucle depuis hier matin.

19 h 20 – On est quel jour ?

Samedi.

19 H 21 – C’est quand la cérémonie ?

Mardi.

19 h 23 – On part quand ?

Lundi soir.

19 h 24 – On dort où ?

A l’hôtel, on a trouvé des chambres.

19 h 25 – Mais moi je peux très bien monter les étages.

Non, vous ne pouvez pas. On a trouvé une chambre au rez-de-chaussée, ne vous inquiétez pas.

19 H 26 – On est quel jour ?

Mardi. Heu.. non, samedi.

19 h 27 – On part quand ? il faut que je m’habille ? Qu’est-ce qu’il a dit ? Hein ?

Rien, il n'a rien dit . Mais non, on part lundi soir.

19 h 28 - Je veux appeler la fleuriste.

Oui, bien sûr, attendez un instant, je termine.

Elle prend la télécommande de la télé.

Comment elle s’appelle votre fleuriste ?

19 h 29 – Je sais pas, c’est celle sur la place, j’ai l’habitude. Il suffit que je leur dise au téléphone, ils me la passent.

Je vais voir ce que je peux faire. Un instant.

Je lui passe le combiné après avoir composé le numéro.

19 h 30 – Allo ? vous êtes la fleuriste. C’est moi, Madame "Lys", vous savez.. mon fils est mort, je veux des fleurs. Vous n’auriez pas quelque chose avec du rouge ? Vous savez, vous comprenez, c’est moi qui offre toujours des lys ...


19 h 37 – J'arrive pas à raccrocher. J'ai bien raccroché ? On dort où ?

Pas loin de F. -  on a trouvé un hôtel, ne vous inquiétez pas.

19 h 38 – On est quel jour ?

On est samedi, demain, c’est dimanche.

19 h 39 – On dort où ? On part maintenant ? Il faut que je m’habille ?

Hurlements de rire devant l’évier. On détourne nos têtes et on tente de cacher nos visages en larmes.

19 h 40 – Vous vous foutez de moi. C’est pas drôle.  Je peux avoir encore un sucre ?

On lui donne un sucre.

19 h 42 – Je peux en avoir un autre ? Juste une corne.

Va pour la corne.

19 h 44 – J’ai parlé à J. ?  Je l’ai eue au téléphone ?

Oui. Pourquoi ?

19 h 45 – Qu’est-ce que je lui ai dit ?

Ben, vous savez, on n’écoute pas vraiment vos conversations...

19 h 46 – Ben, j’ai quand même bien dû vous faire un compte-rendu.

Ben non, pas particulièrement.

19 h 47 – T’y penseras un jour ? Tu bourlingueras mon lit ? C’est pas bien mis.

.............

 

19 h 48 – Je veux une noisette.

Tenez.

19 h 49 – Deux, j’en veux deux. On n’en donne jamais qu’une.

................

19 h 50 – Hum...

19 h 51 – Tu m’en donnes une autre ?

19 h 52 – J’en ai pas déjà pris un de Xanax ?

Si. Attendez.

19 h 53 -Tu crois que ça serait un malaise inopportun que je parle à B. ce soir ?

Pourquoi vous ne lui avez pas déjà parlé ?

19 h 54 – Si, je crois. Tu sais, ma petite. Plus les jours passent et plus je suis malheureuse. Comment l’expliquer ?

 

 

Etc....

 

Voir les 5 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : Portrait - Communauté : à pas d'heure
Lundi 22 août 2011 1 22 /08 /Août /2011 19:58

En écho à Bob...

- Et toi t’as fait quoi pendant l’été ?

- Moi, pftt... j’ai pas fait grand-chose mais de toute façon c’est chaque année pareil.. en juin, je rêve de perdre dix ans voire une petite vingtaine d’années et à peine sommes-nous arrivés au 14 juillet voilà que je me retrouve avec l’impression d’en avoir dix de plus....

-Wouai, évidemment vu comme ça, ça ressemble à une énigme à deux euros.. du genre t’as quel âge vu que tu voulais en perdre vingt mais que tu en as gagné dix.

- Gniak... gniak...

Voir les 2 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : journal de bord - Communauté : La Petite Fabrique d' Ecriture
Samedi 14 mai 2011 6 14 /05 /Mai /2011 13:40

C’est un ciel bien bleu comme on les aime. L’été commence. On file au plus vite. On s’évente du mieux que l’on peut. Les chemises froissées collent aux sièges des voitures. L’air est étouffant. Les pieds rougissent dans les chaussures. C’est du feu. La peau est encore fine, translucide, légèrement diaphane. Pas question d’enfiler des sandales pour toute une journée. Ça relèverait de la folie. Cloques et ampoules garanties.

Le ciel est bleu bien qu’il soit près de dix-huit heures.

Le "petit taxi" m’a déposée en début de corniche.

Côté plage publique, c’est noir de monde. Aucune femme. On ne discerne que des hommes. Jeunes, minces et nerveux. Par groupe de dix à douze, ils tapent dans des ballons. Le sable semble sale, compacté, foncé. La mer s’étale plus loin, presque discrète. Elle ne lutte pas contre les aspirants à la gloire. J’arpente le trottoir les yeux avides. Dans la courbe qui tisse un lien étrange entre les deux mondes (plage publique - plages privées), je sursaute. Sur un banc, juste devant la terrasse du Mac Do, une étrange animation. Ce sont quatre gamins entre douze et quatorze ans qui s’acharnent à sniffer de la colle dans leur sac plastique bon marché. Personne ne les regarde, ils sont comme invisibles. 

Un peu plus loin, le S. B., un club présenté comme le « Club des Clubs » et dont le règlement intérieur vaut un coup d’œil. Les transats sont vides. Une personne nage confortablement dans la piscine olympique. Il n'y a personne. 

... j'ai pas de photo (sic), j'ai pensé là maintenant ici que vous n'en auriez pas besoin. Je me trompe ?

Voir les 4 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : journal de bord - Communauté : à pas d'heure
Samedi 7 mai 2011 6 07 /05 /Mai /2011 18:06

web21.JPG

 

Le premier bardé d'un numéro, le deuxième pieds collés à la mer, ils avancent.

Ils ont la route devant eux, la mer en arrière. Quand je les ai vus, je buvais un verre juste au-dessus d’eux. Ils ont surgi devant moi, venus de nulle part. Sûrement à l'abri des rochers.  Je n’ai pas eu le temps d’ajuster ma prise.

Les poissons filaient au vent rejetés comme par magie par la mer. Si l’on regarde la chaussure du deuxième (malgré la dégradation que j’ai fait subir au cliché) on voit que l’eau le tient attaché. Cordon ombilical sous-marin. Eclat de la jeunesse révolutionnaire ou en droit de l’être – Droit de l’Être.


Voir les 4 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : écriture expérimentale - Communauté : Ecriture et culture

Recherche

Syndication

  • Flux RSS des articles
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés