Publié le 28 Août 2016

Je vais revenir...

Le texte n'est pas fini, je vais revenir dès que j'en aurai la possibilité.

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Rédigé par Fragon

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Publié le 4 Août 2016

Repêchage 15

Deux jours que je tourne autour du clavier sans rien écrire. Les cauchemars se sont amplifiés. J'ai peur de m'égarer. Les lumières clignotent par intermittence. Vert, rouge. Rouge, vert. Vert, tout est clair, rouge, rien ne bouge. Je m'enlise.

 

La violence des paroles qu'il prononce m'étonne. Sa bouche en est déformée. Dans cette histoire étrange, la seule qui a survécu, c'est elle. La salope. Sa-lo-pe. Je tourne le mot plusieurs fois dans ma bouche rose et sucrée. J'en connais la signification. Je traduis mentalement, cherchant à soupeser les deux termes. Bitch. C'est plus court, plus simple. Un joli raccourci sonore. Depuis mon arrivée, j'apprends au fil des jours que mon grand-père n'est pas un partisan des nuances. Ma mère est une folle, mon arrière-grand-mère une salope, ma grand-mère, une femme rongée par la dépression. J'aimerais davantage de douceur. Les certitudes m?embarrassent. Je me répète silencieusement la qualification assassine. Ce mot râpe sur la langue. Laborieux, âpre. Il instille des pensées mauvaises. J'en demande un peu plus, espérant obtenir une gradation dans le portrait.

J'apprends que mon arrière-grand-mère survit au fin fond d'une combe, loin, très loin d'ici, entourée de buissons inextricables et épineux. Recroquevillée, la peau décolorée par un vitiligo dévastateur, Il ricane. Dans le maquis ! Est-ce que je me rends compte ? Il insiste. Je n'y connais rien en latin, mais il m'assène ma première leçon. Maquis, ça vient de Macchia, lui-même dérivé du latin macula, tache. J'opine bêtement. Il glousse. Après des années tropicales, la vieille a quand même trouvé un endroit pour finir de griller au soleil. Chaque année, l'invasion se répand sur son corps décharné. Dans le miroir, elle les voit s'élargir au fil du temps et se regarder devient une expédition punitive.

La salope les a tous enterrés. Il rectifie. Enfin façon de parler, parce que pour ma grand-mère, d'ailleurs, il y pense, elle n'a pas daigné se déplacer. Elle s'est contentée d'envoyer des fleurs. Exactement la même chose que pour les anniversaires. Pas plus, pas moins. Des fleurs et pas un mot. À personne. Non. Il secoue la tête avec réprobation. Au téléphone, quand au bout du compte elle a réalisé qu'elle venait de perdre la seule enfant qui lui restait, elle a seulement gémi. Qui s'occuperait d'elle désormais ? Et ses petites filles ? Hein, pourquoi ne lui téléphonaient-elles jamais, hein ? Que leur avait-elle fait ? Hein ?

Je perçois qu'il cherche à reproduire la voix. Il tord sa bouche, prend un air larmoyant. Ça me paraît raté.

Je réalise soudain que ce truc, je l'ai déjà entendu quelque part. Hein... Hein... Hein.... ça remonte à plusieurs mois. Ce « hein » répétitif, mon grand-père ne sait pas l'imiter. Ma mère, si. Elle rit comme une folle dans la chambre aux lourds volets fermés au soleil de la rue. Alternativement, elle se lève, s'écroule de rire sur son « waterbed » de mauvaise qualité puis se relève et reprend de l'élan. A force, son peignoir déchiré s'enroule sur ses jambes et elle s'arrête, les mollets sciés par les pans du tissu meurtri par les pressions répétées. Hein...Hein... Hein...

 

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Rédigé par Fragon

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Publié le 2 Août 2016

Repêchage 14

Elles ont trois ans d'écart, comme ma mère et sa sœur. Un portique bricolé se dresse dans le jardin. L'assise des balançoires est devenue lisse, galet de bois patiné par les jupes des petites. La peinture des poteaux est décolorée par endroits. La plus jeune est assise sur les genoux de la plus grande, enchantée par la vitesse pourtant très mesurée de celle qui l'entraîne. Les pieds volent, les rires pointillent le ciel et le feuillage des aulnes frémit sous le vent de mer légèrement salé. Les fleurs sauvages du jardin surveillent. Elles ont aperçu la silhouette de l'homme avant même qu'il ne franchisse le portillon et elles commentent en silence ce qui arrive. J'essaie de me mettre à sa place. Peut-il être au courant au moment où il pose les pieds dans la cuisine ? Des lettres ont-elles été échangées pendant cette période et qui auraient atténué la découverte ? Je pense à mes deux arrière-grands-mères. Elles ont vécu toutes les deux la même situation. Deux femmes totalement opposées qui ne se rencontreront jamais, même pas le jour du mariage de leurs enfants.

La nuit est longue. Les explications confuses. Les justifications tremblantes. Quelques jours passent. L'homme tergiverse, mais refuse d'accorder le moindre regard à l'enfant. Il s'enferme dans sa colère. Les sourires qu'elle lui envoie n'y feront rien. Un matin, c'est le départ avec l'aînée à la main. Une sorte de Monsieur Madeleine de bord de mer, mais à l'envers. La trahison coûtera cher aux deux femmes. La déchéance parentale sera prononcée. Ma grand-mère perdra sa sœur sans aucune explication compréhensible pour une enfant de cet âge. Où se trouve son père biologique à ce moment-là ?

Mon grand-père bougonne. Il n'en sait rien. Ce qu'il sait, c'est que ma grand-mère souffrira toute sa vie de porter le nom d'un inconnu. Aucune démarche ne sera faite par ses parents pour régulariser sa situation. Ils invoqueront le manque d'argent. Il râle encore plus violemment. Des conneries tout ça. De l'argent, plus tard, ils en auront et pas qu'un peu. Saleté de femme ! Une vraie salope oui.

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Rédigé par Fragon

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Publié le 1 Août 2016

Billet d'humeur.

Je vais quitter overblog, je cherche une meilleure plate-forme. En coulisse, je teste wordpress. Mais pas encore convaincue.. si vous avez des idées de site plus cohérent pour les mises en page et tutti quanti... j'attends vos remarques.

Ici, à Bruxelles, du soleil et une ville très calme...

Les photos sur Instagram parlent d'elles-mêmes !

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Rédigé par Fragon

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Publié le 31 Juillet 2016

Repêchage 13

 

Je n'ai jamais entendu parler de cette histoire. Ma mère profère des paroles qui tournent en boucle mais elle ne raconte pas. Ses idées sont fixes. Les mêmes mots reviennent de façon lancinante. Personne ne la comprend, on ne l'a jamais aidée, tout le monde lui en veut. Je guette la suite avec fébrilité. Mais de nouveau, mon grand-père se tait. Il fouille sa mémoire, il fait remonter les images. J'apprends à attendre. Je m’entraîne. Le peu que je connais de lui, c'est que c'est un homme compliqué, sans cesse en mouvement et facilement irritable. J'ai vu pourtant en arrivant chez eux que c'est aussi un compagnon aimable et prévenant. Hier, il a posé sa main sur la tête de sa femme, sans aucune raison, par pure tendresse. Cette alternance entre emportement et impassibilité me perturbe. Nous traversons les allées pour rejoindre le parking. Entre les pommes de pins, un merle moqueur s'envole à notre passage. Le jaune de son bec imprègne ma rétine. Je sens un souffle au-dessus de ma tête. Je crois aux signes.

 

Ces jours-ci, il se fatigue vite. Ses gestes se ralentissent et ses épaules s'affaissent. Nous arrivons à la voiture. Je prends du temps pour réfléchir. Moi aussi, je suis lasse de sonder à vue entre ses silences sibyllins. La voiture s'engage sur le chemin du retour. Tout se fait en silence. Sa conduite se fait plus souple qu'à l'aller. Je fixe la vitre. Je classe ses mots tout en comptant mentalement les lièvres tapis dans les blés de juillet. Je me demande ce qui justifie de poser autant de questions. Il va croire que je m'attache à trouver des responsabilités. Je ne cherche que des causes. Malgré mon âge, je sais déjà que le pire, c'est quand il n'y en a pas. Et ça, je ne le veux pas. Je refuse que l'absurdité prenne le pas. La vie que j'ai réussi à me construire est en suspens. Je me tiens entre deux rives et j'ai le vertige. Je suis un caillou projeté en l'air. Mes pensées se forment comme autant de rebonds anarchiques.

Les kilomètres défilent dans un silence étouffé. J'étire mes jambes et me frotte les mains l'une contre l'autre. Je roule à des centaines de kilomètres de chez moi, assise aux côtés d'un homme muet que ma mère déteste. Une contraction involontaire me scie la gorge Je me sens très seule. Je m'endors.

 

 Le lendemain, il m'invite à venir le rejoindre dans son bureau et après avoir allumé son ordinateur, il affiche un arbre généalogique. Maladroitement, il met en place une situation et me propose un compte-rendu des faits. C'est une histoire de temps de guerre. Elle n'est ni unique ni originale. Il ne sait même pas si c'est vraiment une histoire d'amour.

Je me dois d'imaginer à quoi ressemble un couple dans les années quarante. Ils ont un enfant. Une petite fille d'environ cinq ans. Dans leur cuisine, on trouve peu de choses. Une table carrée, une nappe cirée, quatre chaises. Un buffet vert pâle en formica. J'aime bien le vert, quand il est pâle ou amande. C'est une couleur très douce sur laquelle toute forme de violence s'imprègne de façon sensationnelle. Les bols du petit déjeuner sont en terre émaillée. Quand on boit, il faut éviter les bords ébréchés dans lesquels les saletés se concentrent. Leur seul luxe est une tablette en marbre blanc recouvrant la partie inférieure du meuble. C'est la mode des rayures et des pois. Elle ressemble à toute les jeunes femmes de son époque, la jupe légèrement au-dessous du genou, la taille cintrée, la blouse rentrée dans la ceinture. Pour sortir, elle enfile une veste aux larges épaules, très ceinturée. Le dimanche, elle enserre ses cheveux dans un turban. Elle se déplace sur des semelles compensées. Une vie de tous les jours paisible. Quand la guerre éclate, il est l'un des premiers à subir le service du travail obligatoire. Il y reste trois ans.

Tout ce que mon grand-père sait se résume à cela. A son retour, ce n'est pas une petite fille mais deux qu'il aperçoit en franchissant la grille du jardin.

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Rédigé par Fragon

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Publié le 28 Juillet 2016

Repêchage 12

 

Je rêve beaucoup, souvent et les yeux ouverts.

Elles se trouvent toutes les trois sur la plage. Ma mère se tient sur la droite. Je ne vois pas son visage. Je calcule rapidement. Elle doit approcher les quatre ans. Elle est assise de trois-quarts, dans un tee-shirt blanc, le bras tendu vers le bébé dont elle semble caresser la joue. Elle porte un bracelet. Les yeux sont masqués par une paire de lunettes noires. Son front est barré par une frange coupée aux ciseaux comme une frise de papier. Les cheveux drus et courts glissés derrière les oreilles. Un minuscule anneau d'or à chaque lobe. Le pli imprimé dans la joue augure un sourire. Le bébé blotti au creux des cuisses de sa mère est hilare, les poings fermés. Au-dessus de son visage, une masse de cheveux noirs projetés vers l'avant qui rend la mère invisible. Deux êtres séparés et indiscernables. Le nouvel enfant se dresse au centre.

Je chasse l'image. Non, je ne peux pas réaliser parce que j'ai du mal à comprendre. Pourquoi prendre le risque de vivre une fois encore ce qui semble avoir été pour elle une porte ouverte sur l'enfer. Il réfléchit. Je perçois une hésitation. Il faut revenir plus loin en arrière. Il s'interroge sur ce que je sais ou pas. Il résiste. L'explication la plus simple prend le pas. Ce jour-là, il a la certitude qu'ils ont dépassé l'épreuve de la naissance de ma mère et que l'espoir revient. Ma grand-mère veut une famille. Ma tante est le résultat d'une commande, d'une logique arithmétique. Mon grand-père est celui qui dit oui ou non. Tout le monde ne peut pas en dire autant. Les derniers mots, il les prononce en fixant ses chaussures.

Je me demande si je suis moi aussi le résultat d'une commande. Je n'ai pas besoin d'attendre des plombes pour savoir que non. Je suis le troisième enfant. Une colle pour fixer les morceaux de mon écorchée de mère. Je ricane bêtement. Mon grand-père déteste qu'on lui rie au nez sans en connaître la raison. Il s'agite et hausse les sourcils. Toute cette douceur post-mortem me fatigue. J'ai envie de le secouer. Ce n'est pas gentil du tout. Mais je ne suis pas venue pour être gentille. Sous ma placidité, mes désirs se secouent et cognent contre les parois.

 J'ai compris la pauvreté et la fille unique, la simplicité et la chance que représente mon grand-père. Je l'imagine comme une enfant gâtée et chérie. Je me trompe. Il existe une sœur disparue qui porte le même nom de famille que ma grand-mère. Quand elle se marie, cette sœur n'est pas encore morte et elle vit quelque part. Ils ne savent pas où. Mon grand-père m'affirme avoir tout fait pour la retrouver. Ma grand-mère est une enfant de la guerre. C'est une enfant adultérine, elle porte le nom d'un homme qu'elle ne connaîtra jamais.

J'ai besoin de temps. Parfois, je relis mes notes et je les corrige. Fautes et tournures répétitives comme l'histoire que je raconte.

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Rédigé par Fragon

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Publié le 26 Juillet 2016

Repêchage 11

A l'ouest, le cimetière. À l'est, le soleil se lève à peine. Je reste silencieuse et les bras croisés. Depuis que je suis née, chacun y va de sa propre chronique. Ma voix en est l'un des échos sonores. Une fable très personnelle et discontinue. Je reconstruis l'histoire au travers du méandre de mes rêves et de mes déroutes. Je dégage mes cheveux et je plaque ma tête contre la vitre. Il se concentre. On parcourt une centaine de kilomètres. Sa conduite est nerveuse. Je sais qu'il affectionne les belles voitures stables et rapides. Il aime les Allemandes. Mais la voiture dans laquelle j'ai pris place est simple. Le confort et l'accessibilité sont devenus ses préoccupations majeures. Il a vieilli. Peu à peu, sa fragilité remonte en surface. Je le contemple les yeux mi-clos. Oui, la voiture est agréable et je n'y suis pas indifférente. Je glisse dans un demi-sommeil et me laisse porter.

On arrive dans une zone industrielle. L'aéroport est proche. Le ciel, traversé de cicatrices laiteuses, s'étend à l'infini. Il me suffit de cligner des yeux pour voir en pensée sourire en ce début de rotation, les pilotes aux lèvres serrées et aux idées paisibles. Mon grand-père prend quelques minutes pour retrouver l'endroit. Je m'approche.

Les cendres se présentent violemment compactées. On dirait une sorte de pierre bosselée, massive et aplanie par endroits. Tout autour, quelqu'un a disposé des galets. Il y a une tentative pour former un cœur. C'est grotesque. Le fou rire m'envahit. Je tente de le contenir en détournant la tête. Mon grand-père se tient devant l'arbre, la main droite posée sur la main gauche, en coque repliée. À quoi pense-t-il... Silhouette petite et trapue, immobile et pensive. Je me demande ce que je fais ici. Parle-moi d'elle. J'insiste. Je veux comprendre. Raconte encore.

 

Sahara Occidental. J'entrevois des paysages inconnus. La chaleur brûlante du jour dilate les peaux et enflamme les paupières irritées par les vapeurs des puits. Les hommes se serrent dans les nuits glaciales au cours desquelles les corps se rétrécissent. Tindouf. Algérie. 1956. Forage du puits Zemoul-1 (ZL-1). Indices d’huile dans les grès de l’Emsie. Amitiés viriles. Courrier postal. Lettres bleues sur papier avion. D'une finesse admirable. On pourrait les rouler pour en faire des cigarettes.

 

Les dunes forment des mascarets gigantesques qui barrent l'horizon. Certains jours, aucun souffle de vent pour apaiser les peaux fiévreuses. Au fil des semaines, le soleil corrosif arrache des soupirs de fatigue. Mais ils sont jeunes. Au matin, ils émergent des lits, frais et dispos. On alterne les forages d'exploitation et ceux d'exploration. On creuse pour trouver de l'eau. On creuse pour trouver du brut. Les têtes de forage s'activent. Un jour, l'eau remonte de presque mille mètres. C'est une eau fraîche comme une femme au sortir de la rivière.

 

En dehors des heures de travail harassantes, sans dimanche ni jour férié, le silence règne dans les « living quarters », on s'y épanche peu. Une fois par semaine, le camion de ravitaillement stationne à distance des derricks. Parfois, malgré les veilles minutieuses, il y a des accidents. Gare à qui se tient près du puits. Un grondement infernal et c'est une colonne de boue qui remonte à toute allure vers la sortie, sans que rien ni personne ne puisse contrôler sa force. Elle éructe en surface et se déverse à gros bouillons. L'air se charge d'une atroce odeur de gaz. Les cerveaux s'emballent, des cris retentissent. La boue de forage, trop légère a provoqué une explosion incontrôlable et mortelle. Les diesels s'emballent à éclater. Un colossal éclair balaie la plate-forme. La déflagration secoue le chantier, tout le monde accourt. C'est la mort. On rapatrie le corps, précédé d'un simple télégramme. Quelques mots - STOP – Ma grand-mère échappera au moins à cela.

Le sable emporte tout. Les rêves s'étirent paresseusement. Il patiente en fumant. Je l'imagine en short, torse nu, les mains gantées. Le livret de la caisse d’Épargne se remplit doucement, mais sûrement au fil des voyages. C'est dur. Mais ça paie.

La vie quotidienne s'améliore. Après la naissance de ma mère, ils déménagent. C'est une petite résidence. Un peu mieux qu'une HLM. Ma grand-mère est heureuse. Elle vit près de sa mère et elle a un chez-elle qui correspond à peu près à ce qu'elle peut espérer. Lui, il rentre trois semaines toutes les neuf semaines. Ma mère grandit sans trop de problèmes et la jeune accouchée se rétablit. Il précise. Dès le début de sa grossesse, elle est malade chaque jour. Vers la fin, son taux d'albumine extrêmement élevé a failli lui coûter la vie. Il ajoute encore. Elle l'a vraiment détestée cette grossesse. Elle l'a même haïe.

Je me demande si je dois croire les paroles d'un vieil homme. À la fin de sa vie, ma grand-mère haïssait sa mère, mais ma mère, non, ça, j'en suis presque sûre et je ne le crois pas. Et puis, la grossesse, ce n'est pas l'enfant.

 

Des images traversent mon esprit. Mes muscles se contractent. Fœtus expulsé. Pâle et transparent, parfaitement formé. Un garçon. Mon rêve me sidère.

 

Je n'ai pas visité beaucoup de cimetières mais celui-ci me paraît obscène. Je cherche à fuir du regard les fleurs qui se recroquevillent vaincues sous leur cellophane. Les plaques gravées et leurs confidences sentimentales beuglées en fausses lettres d'or me donnent la nausée. Les cendres laissées à nue sont répugnantes. Ma grand-mère ne peut pas être là. Notre déplacement ne sert à rien. Je hausse les épaules et après avoir saisi la main de mon grand-père, nous nous remettons en marche.

Ma mère est élevée par une jeune femme de dix-neuf ans dont le mari travaille au Sahara Occidental. Je me demande l'effet que ça fait de vivre ça. Je cherche à me rappeler les gestes de ma propre mère.

C'est loin et confus. Mes souvenirs se résument à ce qu'on a bien voulu me rapporter. Après la séance de naissance dans la piscine en plastique au milieu du salon, ma mère décide que je ne dois jamais être posée au sol. Elle apprend le portage et je reste collée à elle du matin au soir. La nuit, je dors dans le lit familial. Mon père est relégué dans la cabane qui protègent de la pluie les outils de jardinage. Ça dure quelque temps cette fantaisie. A l'âge de trois ans, elle me pose enfin à terre et m'oublie. Finie la maternité.

Je demande si ma grand-mère est maternelle. Mon grand-père grogne. A cette époque, on ne se pose pas trop de questions. Un enfant, ça se lave et ça se nourrit. Ça doit être propre et sentir bon. Ma grand-mère se débrouille tant bien que mal. Ma mère grandit, elle prend du poids, elle apprend à marcher. Il ajoute que les photos parlent d'elles-mêmes. Ce sont les premiers mois d'une vie dont il n'a aucun autre souvenir. Les larmes, les cris, les angoisses, il ne sait pas s'il y en a eu. Une famille, on gagne de l'argent pour la faire vivre. Il est fier de me dire que ma grand-mère ne travaille pas. Il le lui a promis le jour où ils ont décidé de se marier. C'est le cadeau élégant qui atteste son origine sociale. Il en crèvera de faim mais il ne le sait pas encore.

Pour l'enfant, on fait ce qui doit être fait et c'est bien comme ça. Un silence s'installe. J'attends. Il reprend. Quand il rentre, au tout début c'est souvent la fête. Ils sont jeunes, plutôt beaux et ils vivent au bord de la mer. Ma grand-mère est séduisante. Elle aime qu'on s'occupe d'elle. L'enfant est un accessoire. On la met dans le salon, le temps qu'il faut. Que pourrait-il me dire de plus ? Il accélère le déroulé des événements alors que je force mon imagination à projeter des représentations cohérentes. Il me faut aller chercher très loin. Je n'arrive pas à me représenter leur quotidien. Un jour, il se revoit encore en train de lire une lettre bleu pâle dans l'avion qui décolle sur une piste de fortune. Avec quinze jours de décalage, il prend connaissance d'une demande très particulière. Un enfant, elle veut une deuxième enfant. Est-ce que je réalise ?

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Rédigé par Fragon

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Publié le 25 Juillet 2016

Repêchage 10

 

Ma famille est comme la plupart des familles, une famille de théâtre. Les personnages entrent peu à peu en scène. Certains traînent des pieds. Ce sont de jeunes comédiens qui ne connaissent pas bien leur texte et aimeraient qu'on leur laisse un peu plus de temps. D'aucuns ne sont même pas volontaires et malgré le contrat qui les lie, ils ne souhaitent pas jouer la représentation. Ils m'enjoignent poliment mais fermement de les laisser tranquilles.

Ma sœur, mon frère, ma mère, sa sœur. Mon grand-père, ma grand-mère. Les parents de mon grand-père, ses tantes. Je compte sur mes doigts. Je dois encore y ajouter, la mère de ma grand-mère et la deuxième femme de mon grand-père. Je ne suis pas anglaise pour rien. Ce petit côté tragédie me fait sourire. Je suis jeune mais pas inculte. Tout n'est pas déroulé encore. Il y a dans les parois de la scène des portes coulissantes et dans les coulisses des costumes de rechange. La voix off, je m'en charge.

Ce matin j'ai demandé à mon grand-père qu'il m'emmène à l'endroit où ont été déposées les cendres de ma grand-mère. Il accepte. Il n'a pas besoin de l'accord de sa femme. Elle sait combien malgré leur séparation, il est resté attaché à ma grand-mère. Ils se sont écrits presque chaque jour pendant plusieurs années après leur violente séparation. Pas de longues lettres non. Comment ma grand-mère aurait-elle pu ? Non, de simples messages, courts, on pourrait imaginer des bulletins météorologiques.

Quand ma grand-mère est morte, ma tante a pris le soin de les supprimer de l'ordinateur de sa mère. Ça lui a pris pas mal de temps.

Je l'ai à peine connue. Je ne parle pas français. Pourtant, il me reste le souvenir aigu d'une dernière visite qui se termine avec les flics à la maison et ma mère enfermée dehors qui hurle qu'elle ne regagnera le domicile familial que lorsque ma grand-mère aura quitté la maison et repris le chemin du retour. Je ne peux m'empêcher de glousser. Comment a-t-elle pu lui faire un truc pareil ? Une fugue à 45 ans. Une crise en pleine rue. Cracher ainsi sa haine à la figure de sa mère. Elle me fait peur. Même si j'y suis habituée sa folie me dérange.

A la même époque, dans la maison près du pont de pierre, ça déménage aussi. Mon arrière grand-mère et mon grand-père se séparent des tantes trop encombrantes. On essaie d'oublier la guerre. Vingt ans ont passé. L'arrière-grand-père s'élève dans la hiérarchie. L’ascension sociale programmée s'accomplit. On empile sacs et valises. On commande un camion. Il brinquebalera de longues heures direction le sud-est. La nouvelle maison est en pleine ville, dans un encart naturel de pierres dont personne à cette époque ne veut. Emplacement historique où la nature est vierge et foisonnante. C'est un mazet traditionnel. En été, la terrasse se tache de raisins noirs. Pupilles écrasées par les pieds des enfants qui courent quand revient le temps des vacances.

Je me glisse sur le siège passager. On prend la route.

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Rédigé par Fragon

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Publié le 24 Juillet 2016

Repêchage 9

 

J'ai un peu froid. Je me retourne sur l'oreiller de crin. Les draps ornés de leurs monogrammes crissent dans la pénombre. C'est une nouvelle journée qui commence et je ne sais pas si j'ai le courage d'aller plus loin. Dans mon demi-sommeil, des sons inarticulés et plaintifs se superposent aux cris de ma mère qui, quand elle ne dort pas, abrutie par les médicaments, frappe du poing les murs de la maison. J'aimerais bien m'arrêter là. Chaque élément à une place. Le bébé dans sa couveuse, la mère couchée dans son lit, le grand-père au fond de son jardin, la grand-mère réduite en cendres sous un pin quelque part au bord de la mer. Mais les articulations criardes ne me conviennent pas. Les ombres se lèvent et passent devant la fenêtre toujours ouverte. J'écarquille les yeux, je saute sur le moindre son. Ce matin, les mots renâclent à se laisser prendre. Mon cœur s'agite. Je dois rester paisible et m'entêter. Je suis le fil.

Je n'en saurai pas plus sur la période couveuse. Même si je suis à la recherche de quelque chose, je ne veux pas blesser et je n'ai aucun désir de sentence. Je tisse quelque chose pour pouvoir me redresser et poursuivre mon chemin. Mon grand-père reprend sa confidence. Il réduit les événements. Il cherche à conclure. Il se fait lapidaire. Voilà pour les débuts de ta mère dans la vie. Silence.

Son départ de la maison près du pont de pierre a eu pour conséquence un arrêt immédiat des études. Versions et thèmes ont été relégués au placard. Les grands auteurs sommeillent au fond d'une malle sous le cliquetis d'une roue à aube. Désormais, il n'est qu'un simple col blanc. Les jours s'empilent les uns après les autres. J'interroge un peu. Je n'arrive pas à savoir s'il se sent déclassé. J'insiste. Je pose des questions. Il m'accorde quelques informations supplémentaires. Il est embauché dans une boîte de forages pétroliers. C'est le temps des vaches maigres. L'argent manque. Il n'a que trois cigarettes à fumer par jour. Il insiste bien. Tu entends, trois cigarettes, pas une de plus. Il demande à partir au Sahara Occidental.

Ça ne représente rien pour moi, ces trois cigarettes. Je fronce les sourcils. A cet instant, je sais combien je ressemble à ma mère. J'ai les mêmes yeux un peu proéminents, la même peau très pâle, le cheveu épais et raide. Mais l'enfant ? je lui demande. L'enfant ? L'enfant pousse tant bien que mal. Elle a des problèmes de santé. Sa vue est catastrophique. Cataracte et glaucome. Double peine. La cécité à court terme. Il faut réagir et vite.

 

J'ai mis une heure. J'ai l'impression de ne pas avoir avancé d'un pouce. La barrière me semble infranchissable.

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Rédigé par Fragon

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Publié le 23 Juillet 2016

Repêchage 8

 

Je fais un rêve. Dans le bois veiné de la table de la cuisine, une succession de trous comme percés à la Dremel ©. Ça ressemble à une carte au trésor. Alors même que je ne sais pas que je rêve, je m’affole. La table est gâchée. Les trous profonds. Le sillage bossu et sinueux.

Qui a pu faire ça ?

 

 

Le lendemain, je me lève en écho aux pas qui résonnent dans le salon. Les volets sont encore clos. Les fenêtres laissées ouvertes pour la nuit laissent passer une humidité presque automnale. Il a plu. Quelques fruits sont tombés à terre précocement pourris. Le cérémonial du matin est minuté et parfaitement chorégraphié. Le thé fumé, un Lapsang Souchong dans la théière de terre cuite. Pas de sucre. Un bol de céréales. Une cuillère en argent, pour le principe. On ne parle pas ou si peu. Je laisse le temps au temps. Je tente ma chance un peu plus tard alors qu'il me montre de nouvelles fleurs au fond du jardin. Il se met à remplir un grand arrosoir à la fontaine. C'est une grande fontaine en fonte, émaillée d'un vert profond. Il m'explique sa provenance. Il en est fier.

L'accouchement s'est mal passé. Ma grand-mère est dans un état lamentable. Une femme-enfant dépassée par les événements. Imagine. Elle n'a que dix-huit ans. Son imagination bridée se révèle incapable de mettre des mots sur ce qui vient de lui arriver. Il n'y a pas de cadeaux, pas de fleurs. Pourquoi y aurait-il des fleurs puisque l'enfant est suspendue dans un entre-deux-rives ? Ma grand-mère pleure. Elle ne sait faire que ça. Après le vert de l'éclipse, c'est le gris des journées de février. La pluie est froide, les bâtiments plongés dans une ombre malsaine. L'enfant est placée en couveuse. Il y fait chaud et humide. Le bruit est assourdi par les parois de verre. Les membres sont maintenus, la tête recouverte d'un voile de coton. On l'intube. C'est une machine à remettre en route. Mon grand-père est mal à l'aise. Il s'arrête près de la glycine blanche. J'attends. Le jour de la naissance de ma mère, il a pris une décision. Puisqu'il en est ainsi, il préfère que personne ne voit l'enfant, ma grand-mère en premier ; tout cela pour lui éviter une peine qu'il juge inutile. Ma mère reste seule dans sa couveuse. Ma grand-mère n'a pas le droit de la voir. Elle rentre donc chez elle. L'enfant reste, respiration saccadée, yeux clos fermés. Je me force à me représenter avec le peu que j'en sais, le début de ses souffrances. Le silence qui suit la confidence est un peu lourd. Mon grand-père essaie de croiser mon regard. Je me dérobe. Je n'ai pas envie de partager ce moment avec lui. Le sentiment d'abandon me submerge totalement. Il maugrée. C'est une grosse erreur. Il s'en rend compte aujourd'hui. Il cherche à se dédouaner. C'est l'époque, tu comprends. L'époque. Une jeune femme qui met 48 heures à accoucher d'une enfant presque mort-née et qu'on lui retire sans qu'aucun lien ne puisse se créer, ça se résume à ces quelques mots. Une époque.

A 950 km d'ici, ma mère dans ses draps tire-bouchonnés se retourne. Elle rêve en position fœtale qu'une main maladroite se pose sur son thorax bombé et la tapote d'un doigt d'une douceur inouïe.

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Rédigé par Fragon

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Publié le 22 Juillet 2016

Repêchage 7

 

RienLes jours passent, je n'ai pas beaucoup de temps. C'est une excuse que je me crée sans effort. Si je dépasse la ligne, je ne saurai rien.

Le cœur de mon grand-père palpite au ralenti. Sa peau pâle a pris la finesse fine du papier bible – légèrement translucide. Sa démarche s'allonge. Il passe beaucoup de temps à lire. Après les grecs, il se met au défi de relire tous les russes. Je n'en connais aucun mais je continue à l'observer et à me taire. Si les désirs rythment ses pensées, son corps l'oblige à l'arrêt plus souvent qu'il ne le souhaite. Il grogne de plus belle. Comment cette chienne de vie peut-elle laisser un esprit de jeune homme dans un corps de vieillard. Il peste. Sa voix tonne. Je me tétanise. La tempête retombe. Il s'assoit et écoute de la musique. Il va dans la petite chambre et fait un somme.

Quand j'atteins le fond du jardin, l'ombre me donne du courage. Le chat frôle mes jambes. J'aimerais savoir ce qu'il s'est passé. J'interroge en poussant du bout du pied un petit caillou pointu. Il se montre conciliant.

Mon grand-père rencontre ma grand-mère sur une plage. Elle a dix-huit ans. Elle vit chez ses parents. Elle est apprentie-coiffeuse. Elle passe le balai et fait les shampoings. Son avenir est radieux. Elle est fille unique. Enfin, c'est ce qu'elle lui dit. Toute vérité n'est pas bonne à dire. Mon grand-père se tait. Il part dans son passé. Il pèse ses mots. Je pousse le caillou un peu plus loin. Il présente des angles aigus qui pourraient blesser le vieux chat.

C'est la plus jolie fille du groupe. Une petite brune sexy. Les cheveux courts. Le short amène sur des cuisses ravissantes. Ils décident de se marier. Scandale. A cette époque, on hurle à la mésalliance. On lui refuse la bénédiction familiale. Ma grand-mère vit dans une seule pièce avec ses parents. C'est la fille d'un marin-pêcheur. Elle a passé son enfance en sarrau à manger des tartines de pain beurrées au gras. Elle est pauvre, inculte et n'a aucune ambition. Il sera Pygmalion.

 

Ma mère est née le neuf février. C'est le jour d'une éclipse totale de soleil. Tout est vert. Mon grand-père ignore si cela a pu avoir une influence sur la naissance, mais il l'a toujours pensé. L'enfant naît à sept mois et demi, elle pèse 1 kg 200 et tient dans une seule main, plus petite qu'un petit chat ! Elle est aussitôt placée en couveuse. Quelques heures après, elle fait une double hémorragie méningée. Le médecin tranche sans aucun ménagement. Elle a peu de chance de survivre et, de toute façon, si elle vit, elle sera idiote.

 

Il a plu cette nuit. J'ai fait des cauchemars. Mon esprit vagabonde. Je veux du lien entre les mots. J'ai peur de laisser voir mes pensées. En entrant dans la chambre, je sens quelque chose qui me gêne. Je soulève mon pied. Je dégage le caillou qui s'est coincé dans ma semelle. Incision caoutchouteuse douloureuse.

 

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Rédigé par Fragon

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Publié le 20 Juillet 2016

Repêchage 6

Mon grand-père dit que ma mère est folle. Il l'appelle sa conne de fille. C'est dit sur le ton du murmure s'il se trouve seul. Les coins de la bouche incurvés. Mais quand il a son public, il l'exprime avec véhémence. Donc, avec ou sans tendresse. Je le découvre alors que je lis allongée sur le transat dans le jardin. Les roses boursouflées de l'allée s'alourdissent. Je me tasse et m'immobilise. Il se tient dans l'atelier où il redonne de la vigueur aux vieux livres qu'il chine avec soin. La fenêtre ouverte laisse passer les bruits. J'ai déjà visité l'atelier. Les bacs à papier ruissellent d'eau. Elle forme un irisage bleu Ercolano. Je ne sais pas si j'aime mon grand-père alors j'écoute. Il dit qu'il ne comprend pas ce qu'il a bien pu lui faire. Il râle et hoche la tête. Elle est complètement con, cette pauvre fille. Je ferme les yeux. La détérioration des sentiments a bien une source. J'étudie les visages avec soin. Tout est lisse. Quand ma grand-mère est tombée malade, je sais que ma tante a cherché à entrer en contact avec ma mère. Les jours passent. Ma mère fait la morte. Elle se penche vers la table de nuit et prend son téléphone au moment où elle reçoit le message qui lui annonce la mort de sa mère. Je ne parle pas bien français mais je collectionne les mots. J'ai trouvé ça dans le dictionnaire. Forclusion. Il me suffit de modifier légèrement l'exemple. La demande de réconciliation doit être formulée, à peine de forclusion, dans le délai d'une quinzaine de jours à compter : − soit du 10 novembre; − soit de la date à laquelle les intéressés cesseront de bénéficier (...) d'un régime d'assurance maladie-maternité... Quinze jours pour réunir ce qui était désuni depuis plusieurs années . Ma grand-mère est morte le 2 décembre. Ma mère n'a pas bougé d'un pouce dans ses draps chiffonnés.

 

J'ai inversé les paragraphes. Cette nuit, j'ai bien senti qu'il fallait commencer à lâcher le morceau.

Mon grand-père arrive, je ne sais par quel hasard, dans une ville balnéaire du sud-ouest. Ma grand-mère y est née, ma mère et ma tante y naîtront.

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Rédigé par Fragon

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