Publié le 2 Août 2019

Je ne mets plus de chapitres, ce qui vient, vient dans le désordre ! car je travaille sur le texte long par "à coup".

Donc... tout ceci sera remis dans un ordre plus tard.

Nous savonnons une nouvelle fois nos mains, elle nous laisse envahir sa cuisine. Je lui tourne autour, plaque ma joue contre sa hanche, caresse son bras. Je frictionne lentement sa peau très pâle et gracile. La finesse de l’épiderme provoque à l’œil, la vision d’imperceptibles vaguelettes presque invisibles. L’onde afflue du poignet vers le coude. Elle me laisse faire. J’y appuie le pouce, entrainant sur la peau diaphane, un léger mouvement d’avant en arrière. L’oscillation reflue. Elle me repousse d’un coup de hanche, rit et se met à chanter. Elle roucoule un air d’opérette tout en détachant les feuilles de la salade qu’elle immerge dans la cuve de l’évier. Sa voix aigrelette s’élève en trilles, gonfle puis, constante, déroule les couplets sans aucun accroc. Maladroite, je tente de l’accompagner. Ma voix se superpose à la sienne. Je vire sur moi-même, ouvre les bras, décolle mes talons du sol. Mes yeux se ferment. Je deviens derviche tourneur. Entrée à son tour, ma sœur me saisit les mains et virevolte avec moi. La ronde folle prend fin quand nous nous écroulons à ses pieds. Elle n’a pas cessé de chanter. Elle nous adore, nous vénère, nous aime comme si nous étions ses filles. Je me relève. Mes genoux tremblent encore. Je reprends l’équilibre. Je contemple la laitue, noyée dans l’eau vinaigrée à laquelle elle a ajouté quelques gouttes de javel, on ne sait jamais. Ma sœur s’approprie la coupe du pain. Elle découpe trois tranches sur une planche d’olivier. Je n’ai pas le privilège de toucher au couteau. Je mendie le droit d’essorer la salade dans le panier métallique aux ailes de papillons. Elle me l’accorde et je sors sur les premières marches, agitant mon bras en tous sens dans un mouvement anarchique de balancier fou. L’eau jaillit. Les gouttes sèchent aussitôt qu’elles s’écrasent sur le sol. Je hurle de joie. Elle me rappelle au calme. Je rentre. Elle soulève le couvercle d’une casserole et, après un auguste final, nous convie à la suivre. Nous envahissons la salle à manger. Elle a dressé le couvert, étalé une nappe blanche où je peux discerner deux majuscules entrelacées brodées d’un rouge cramoisi, versé un doigt de vin dans son verre. Nous nous hissons sur les chaises après les avoir écartées avec difficulté de la lourde table de chêne aux pieds globuleux. Je saisis la fourchette en argent qu’elle a pris soin de choisir à notre taille, parmi les cadeaux de l’enfance, réminiscences de nos baptêmes respectifs. Mon couteau est à bout rond, celui de ma sœur, pointu comme une vénérable épée. Un carafon de cristal trône au centre de notre repas. Nous mangeons dans un babillage enjoué traversé parfois par des questions auxquelles je ne sais répondre. Comment va votre mère ?

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Publié le 30 Juillet 2019

Chapitre 14

Elle bataille pour racheter sa part de l’appartement. Elle qui n’a jamais rien eu, la voici qui devient pour la première fois de sa vie propriétaire. La porte se blinde. La serrure, montée à l’envers. Elle confie ses doubles à la voisine. Sur le palier, les interrupteurs demeurent les mêmes. Ils témoignent du temps. J’aime leur gabarit arrondi et la forme désuète des lettres qui guident le visiteur vers la lumière. On glisse dans l’échancrure de la sonnette, ses noms et prénoms qu’on prend le soin de découper dans une carte de visite. Elle tient absolument à garder son nom de femme mariée. C’est l’identité qu’elle revendique. La sienne ressemble à une pelote de fils barbelés hérissés de pointes très aigües et mortelles. Le paillasson s’éternise. Rien ou presque rien n’est modifié. Tout du moins, dans l’ordre des choses extérieures. Le tapis, la table de salon, le gros bahut aux pieds replets restent. Ils font silence, une sorte de pieux mutisme. Ils ne laissent rien entrevoir de cette vie qu’elle subit. Le canapé change. Les literies aussi. Elle prend soin de supprimer la baignoire et à la place, elle y installe une douche. Elle conserve son souci de l’économie et son obsession de la simplicité. Par la vitre opacifiée, je devine la bouteille de savon qu’elle n’a pas eu la possibilité de terminer. J’ai la même chez moi. Ça me permet de sentir un peu de sa peau par-delà l'oubli.

Dans les placards, des choses disparaissent. Elle jette, déchire, donne. Elle se vante tout haut de faire le vide. Alors que je passe un week-end avec elle, il m’arrive de gémir. Quand même, les photos. Je revendique mes droits. Elle hausse les épaules. Je m’en ferai d’autres.

Pourtant, elle cache aussi beaucoup. Mais ça, je ne le sais pas. Elle se contente de prétendre à une destruction massive de ce qu’ils ont vécu. Elle fait de grands gestes. Elle m’envoie une fin de non-recevoir. Mon père est un salaud, un traitre, un lâche. Sept ans de mensonges. Les mots cinglent et les mois passent. Elle recommence à sourire. Un jour, enfin, elle rit. Les cigarettes mentholées se consument devant ses yeux qui, de nouveau, se plissent et en font une femme attirante. À travers les cloisons, la vie reprend ses ahanements.

Celle que j’ai été ici s’éclipse. Ma sœur aussi d’ailleurs. Loin, très loin, dans un anéantissement sidéral. Une sorte de trou noir.

L’appartement nous reviendra de droit quand elle aura définitivement disparu, mais nous n’en serons que les propriétaires en attente.

 

Petit à petit, le logement se réinvente. Certaines pièces rétrécissent, d’autres prennent plus de place. Dans l’espace transformé, je me heurte à d’invisibles bornes. La chambre parentale grossit au point d’en devenir oppressante et oppressive. Elle incarne soudain tous les objets de désir et se métamorphose en un lieu de passage pour des hommes dont on ne connaîtra jamais que les souffles furtifs. La nuit, je frôle des cloisons de verre. Je me lève dans mon sommeil et me retrouve enfermée, à moitié asphyxiée dans le placard. J’ouvre la porte-fenêtre et me réveille déconcertée sur le balcon. Ces réveils nocturnes ne l’inquiètent pas. Elle ne m’entend jamais. Alors, je retourne me coucher.

 

Les jours passent. Je rame de long en large dans la cuisine enfumée. Je m’écoute grandir. Le miroir ne ment pas. L’univers se racornit. Cette promiscuité entre femmes et filles empêche nos respirations. Chacune entre et sort à son gré. Certains croisements s’opèrent à angle droit. Peu à peu, les habitudes se modifient. Elle travaille de nuit. Au creux de la journée, le silence résonne. Un ennui mortel se met à bourdonner dans la platitude de l’espace partagé. Nos ombres se déplacent, ouvrent et ferment les portes. Alternance de jours et de nuits. Les repas se déroulent insignifiants et taciturnes.

 

Depuis des mois qu’il est parti, je ne peux m’empêcher de glisser dans l’ombre de ma sœur. Je quémande une protection. Celle-ci m’accorde de temps en temps l’aumône et me laisse l’accompagner. Si on ne s’empoigne plus par les cheveux, les conflits apparaissent plus larvés, moins francs, plus pernicieux. La voici qui m’oublie, qui s'efface sans me prévenir. Je me retrouve dans des situations difficiles. Elle agit comme si je n’existais pas. Nous arrivons quelque part ensemble, mais très vite elle disparaît. Je la cherche des yeux. Des couples se forment. On me regarde, étonné. Je suis trop jeune. Elle n’est plus là. Je rentre seule dans la nuit. Au matin, sommée de s’expliquer, elle se défend de l’avoir fait exprès. Elle se moque de moi. Si je m’oppose, elle ne le supporte pas. Régulièrement, elle s’effondre et s’agite de tous ses membres tout en poussant des cris sourds. Elle tape des pieds. Ses yeux se révulsent. Ses mains crochètent le sol. Je patiente. Je m’inquiète. Je vacille. Un chant passe. Elle se relève, m’accuse de je ne sais quoi. Je suis punie. Ma mère hausse les épaules. Je suis la petite, mais je dois comprendre ce qui est bon pour la grande. À quoi est-ce que je pense.

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Publié le 30 Juillet 2019

Chapitre 13

Quand nous revenons à la maison, nous devons tout d’abord nous déchausser et retirer nos vêtements devant la porte d’entrée, à l’abri des regards. Je peste contre cette grand-mère un peu folle et surtout terrorisée par toute forme de microbe. Nous tirons sur la fermeture de nos robes à grand renfort de déhanchements. Elles s’affaissent et deux fleurs colorent le sol de gravier. Nous nous observons. Je suis un moustique, c’est une grande sauterelle. Nos culottes blanches coupent en deux nos corps bronzés par le soleil du midi. Elle nous appelle. Nous levons nos index et nous nous imposons le silence. Elle nous interpelle plus fort. Nous nous plions de rire, le buste fléchi au niveau du nombril. À la troisième relance, nous cédons. Elle se tient dans le couloir douce et maternelle, nous baptise ses reines tout en nous indiquant fermement la direction de la salle de bain. Nous entrons l’une derrière l’autre. Un léger mouvement et l’eau coule dans le lavabo. Le savon ovale échappe à nos mains. Il se gondole contre les parois de l’émail qu’elle rend immaculé malgré nos nombreux passages. Nos mains blanchies, nous la rejoignons dans la cuisine. C’est une grande pièce dans laquelle trône un monstre de fer qui ronronne au coin de la porte. Un plan de travail carrelé, s’étale sous trois fenêtres. Il est séparé en deux parties égales par un évier rectangulaire peu profond. Elle y place une bassine bleu ciel dans laquelle elle immerge rapidement ses clefs à son retour des courses. L’eau mousse légèrement grisâtre. La saleté du centre-ville.  Le reste du temps, elle la suspend à la poignée de fenêtre. L’été, la lumière bleutée du plastique, éclairci par les rayons du soleil, irradie la céramique. Face aux fenêtres, une série de rangements gigantesques dans lesquels elle protège une batterie de cuisine très simple ainsi que son service de table au liseré doré et sa ménagère en argent massif. Trois plateaux de mélanine brun orangé reposent à plat sur une étagère intermédiaire. Le matin, elle y dépose notre bol et nos tartines grillées. Elle s’évite ainsi une nappe à laver. Je récupère un des plateaux après sa mort, je ne sais qui y laisse une trainée brunâtre de brûlure de cigarette. Il devient imprésentable. Je m’en sers pour les petits.

Le petit déjeuner est expédié. La matinée s’étire. Nous sommes envoyées au jardin. Les portes-fenêtres donnent sur une grande terrasse blanche, point central d’un damier de petits jardinets isolés les uns des autres par des haies de genévriers aux piquants redoutables. Sur le côté droit, une volée d’escaliers permet d’atteindre les zones les plus éloignées. Sur le côté gauche, la maison a été prolongée par un porche dallé qui sert d’abri à la voiture. Au printemps, les lilas blancs et mauves accompagnent notre arrivée et ce sont de larges brassées que nous lui offrons, gonflées d’importance. L’été, nos sandalettes de cuir font craquer les aiguilles sèches des grands pins maritimes. Nous ne venons jamais en automne, tout simplement parce qu’il n’y a pas de vacances en cette saison-là. L’hiver, il faut saler l’étroite côte pour pouvoir s’extraire du lieu enchanté — assoupi sous la neige. C’est juillet et août que nous préférons. Libres comme l’air, une fois habillées, nous faisons ce que nous voulons. La propriété est fermée, nous ne risquons rien. En ce qui la concerne, les dangers s’arrêtent aux moellons des murs de pierre grise. La matinée se plisse entre activités microscopiques démesurées et plages d’ennui mortel. Il nous est formellement interdit de toucher aux lauriers-roses. Soucieuses de ne pas nous exposer inutilement à la pesante obligation de se laver les mains, nous obtempérons sans sourciller. Nous nous gardons bien d’aller fourrer notre museau dans l’odeur sucrée des inflorescences au feuillage empoisonné. Il est dix heures. Ma sœur rentre se doucher ou lire un livre.

De part et d’autre de la grande maison, cachées par des massifs aux fleurs blanches et aux baies noires, s’ouvrent de fines allées envahies d’iris et de « grimpe-en l’air » que personne, jamais, ne vient déraciner. Je m’y engage. Un œil expert ne découvre aucun horizon possible. Tout est plein. Les lieux apparaissent impénétrables, croisés par les fers du soleil qui, seuls, crèvent l’épaisseur des frondaisons sauvages et des bosquets de furtives ténèbres. Tout au fond, au bout d'un chemin qui me semble interminable, dans la perspective invisible, se tient le « mazet », le centre des origines, celle des tantes et des oncles, de la grand-mère et du grand-père, celle des petits enfants d’une autre époque. Longues ribambelles de visages mystérieux, mais dont les noms résonnent à mes oreilles. J’en suis devenue l’héritière inconnue. Bordée d'une terrasse aux pampres de vignes dont les fruits trop sucrés à la fin de l’été s’écrasent à terre et pourrissent lentement sous le picotement des grands oiseaux noirs, elle se fige définitivement endormie. S’y rendre est une véritable expédition. Nous avons l’interdiction d'en approcher, car la structure en piteux état risque à tout moment de s'écrouler. J’y jette parfois un coup d’œil et m’éloigne aussitôt, terrorisé à l’idée que je puisse être ensevelie vivante sous le cruel plancher. Autour les pierres chaudes, plates comme des crêpes de mars, les iris en centaines, la lavande en bouquets étouffants. Au centre de la terrasse, une fontaine d’un vert plus proche du noir et encore en état de marche. Impossible d’aller plus loin. Alors, je traine lamentablement entre les fourmis, véritables agents de renseignement militaire et, les lézards, aussi paresseux que moi. Je m’étale à plat ventre sur les roches brûlantes et renonce à toute forme de volonté. Le jardin est un personnage à part entière, monumental ennui et créateur d'imaginaire. Il est tard, c’est la fin de matinée. Dans mon dos la pierre poursuit plus férocement son lent transfert d’énergie, mais déjà je m’en détache et reprends conscience du monde auquel j’appartiens. Un peu étourdie, comme ivre sous les coups des images qui m’assaillent, je me redresse et d’une main encore endormie, je lisse ma jupe. En haut, la cloche sonne, c’est l’heure du repas. Je me lève et remonte les escaliers quatre à quatre.

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Publié le 30 Juillet 2019

Chapitre 12

Le lieu où elle nous conduit est une adresse ensoleillée, de celle que l’on n’oublie jamais, longtemps après que l’enfance a disparu. La bâtisse se cache derrière une haute grille de fer, d’un vert presque noir de cul de bouteille. Elle se tient au bout d’un chemin en pente qui tourne légèrement et la masque. Comme à chaque fois, nous retenons notre souffle de peur que les freins lâchent et que nous versions dans l’ancienne carrière de pierre dans laquelle elle est construite. La voiture roule au pas. Les graviers crissent. Nous longeons l’allée de lilas, frôlons l’arbre de Judée, glissons sous les arcades qui offrent un abri contre le soleil et la pluie, quelquefois le vent violent du sud. L’entrée dans la maison se fait par la façade nord, à l’abri des regards. La porte massive donne sur un couloir minéral. À droite, la salle de bains carrelée de blanc. Elle offre un lavabo octogonal immaculé, d’inspiration art déco, et une immense baignoire.

La maison est construite sur une colline à quelques mètres d’un jardin extraordinaire dessiné sur cinq niveaux qui, pour nous, se transforment tout naturellement en un fantastique labyrinthe. Au point le plus haut, une vieille tour domine l’ensemble de la ville. De quelque endroit où je me tiens, je peux la voir. Elle est la maitresse ancestrale du lieu. Tout autour, l’œil absorbe une profusion de grands cèdres, de pins et de marronniers d’Inde. L’après-midi, notre grand-mère nous autorise à nous y promener sans surveillance. Nous atteignons l’allée, franchissons la grille et, quelques mètres plus loin, nous entrons dans le jardin et, comme des folles, dévalons d’une traite les niveaux afin d’entamer la remontée à un rythme plus lent. Nous nous déplaçons dans les sentiers des massifs inférieurs, contemplant les statues, nous accoudant aux balustres pour observer les cygnes aux becs menaçants. Nos robes courtes, à pois bleus et blancs, au col ourlé d’une ganse gondolée, d’une blancheur de neige, recouvrent à peine nos genoux. Ma sœur est presque maigre, les cuisses grêles, les bras osseux, tapissés d’un duvet comme légèrement ombrés. Autour des bassins, de tout petits enfants, accompagnés de leur mère, délivrent de fragiles découpes de pain dur, et les oiseaux mollement s’en viennent honorer leurs minuscules oblations. Les graviers déposés dans les allées réfractent la lumière et la plupart des promeneurs plissent les yeux sous l’insoutenable intensité. Nous avançons, peu timides. Le jardin devient une chasse au trésor dans laquelle nous aimons nous fondre. Nous dépassons une rangée de baraques à ballons. Nos poches sont vides. Au ciel, des oiseaux de papiers semblent nous veiller. Des cerfs-volants pour enfants en forme de chats ou de coccinelles pendouillent lamentables contre les parois déjà torrides. Elle ne nous donne pas de chapeaux. Nous trainons, têtes brûlantes. Mes cheveux charbon absorbent le moindre éclat de lumière. Les siens, plus doux, renvoient des reflets châtaigne. Un peu plus loin, deux ou trois âniers vérifient les attaches de leurs bêtes obéissantes. Je deviens une fille sauvage, sans lois ni règles. Elle est une adolescente qui s’ennuie ferme. Seul maitre au jardin, le ciel, orphelin, parait vouloir tout écraser de la puissance d’un bleu implacable.

Maintenant poussées comme par une force invisible, nous entreprenons l’ascension vers les terrasses supérieures. Sans pouvoir discerner quoi que ce soit de compréhensible, on entend des bribes de voix au travers de l’enchevêtrement magique, des petits chemins dessinés par un architecte à l’humeur bucolique. Intriguée, je me dirige vers l’écho. Au détour d’un buisson de myrte, sous les arcades luisantes d’une enclave taillée à même la roche, j’aperçois la source de la ville. Au creux de la grotte, une silhouette se tient. Autour d’elle, quelques passants attentifs, de ceux pour qui le temps ne compte pas.

Il n'y a pas beaucoup de place. Une poussette encombre l’étroit chemin. Nous la contournons. Quand nous nous approchons, nous réalisons que c’est une vieille femme. Quelques feuillets à la main, elle lit à haute voix des poèmes sur le jardin. Ça parle de rois et de roses. C'est court et léger. Ceux qui s'arrêtent peuvent en emporter quelques bribes sans avoir à chercher le sens secret des images. Elle leur offre un cadeau inestimable. Une amitié, un partage, un jeté de dés un peu abîmés, mais toujours efficaces à modifier le hasard. Le gobelet est maintes fois lancé et voilà qu'aujourd'hui pour nous qui acceptons de suspendre le cours de la vie, les mots se tamponnent au creux des murs. Ils retombent en cascades, harmonie calée sur le son feutré de l'eau qui suinte de la pierre. Je la regarde. Elle arbore une chevelure décolorée, coupée plutôt court et d'un blond très pâle à la façon des années trente. Quelques mèches éclaircies encadrent son visage. Sa peau, malgré la chaleur, est poudrée. Je pense à l'odeur de riz et vois de fines coulures sur le mouchoir que, régulièrement, elle porte à ses joues. Nous partons sans dire un mot. Je me retourne une dernière fois. De dos, on pourrait croire à une jeune fille. Le corps s’est maintenu ferme et menu.

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Publié le 30 Juillet 2019

Chapitre 11

J’ai neuf ans. Trois ans auparavant, elle reçoit un télégramme bleu. Son père vient de mettre fin à ses jours. Il se trouve dans la cuisine. Il déjeune avec ma grand-mère quand, soudain, il se lève et après un laconique « maintenant, ça suffit », il se rend dans la salle de bain et se tire une balle dans la tête. À cette époque, personne ne propose d’explication rationnelle à son geste. C’est un homme rond et affable, sans dettes, sans ennemis. L’histoire s’arrête là. Mon père rencontre ma mère sur une plage. Elle a dix-huit ans. Elle vit chez ses parents. Elle est apprentie coiffeuse. Elle passe le balai et fait les shampoings. Son avenir est radieux. Elle est fille unique. Enfin, c'est ce qu'elle lui annonce. Toute vérité n'est pas bonne à dire.

C'est la plus jolie femme du groupe. Une petite brune attirante. Les cheveux courts. Le short amène sur des cuisses ravissantes. Ils décident de se marier. Scandale. À cette époque, on hurle à la mésalliance. On lui refuse la bénédiction familiale. Ma mère vit dans une seule pièce avec ses parents. C'est la fille d'un marin-pêcheur. Elle a passé son enfance en tablier noir à manger des tartines de pain beurrées au gras. Elle est pauvre, inculte et n'a aucune ambition. Il sera Pygmalion.

Un soir, il la rattrape par la chemise. Elle a déjà enjambé la balustrade et s’apprête à se jeter dans le vide. Je n’ai jamais aimé le balcon de l’aile ouest.

Je me dois d'imaginer à quoi ressemble un couple dans les années quarante. Ils ont un enfant. Une petite fille d'environ cinq ans. Dans leur cuisine, on trouve peu de choses. Une table carrée, une nappe cirée, quatre chaises. Un buffet vert pâle en formica. J'aime bien le vert, quand il est pâle ou amande. C'est une couleur très douce sur laquelle toute forme de violence s'imprègne de façon sensationnelle. Les bols du petit déjeuner sont en terre émaillée. À l'instant où l'on se met à boire, il faut éviter les bords ébréchés dans lesquels les saletés se concentrent. Leur seul luxe se résume à une tablette en marbre blanc recouvrant la partie inférieure du meuble. C'est la mode des rayures et des pois. Elle ressemble à toutes les jeunes femmes de son époque, la jupe légèrement au-dessous du genou, la taille cintrée, la blouse rentrée. Pour sortir, elle endosse une veste aux larges épaules, très ceinturée. Le dimanche, elle enserre ses cheveux dans un turban. Elle se déplace sur des semelles compensées. Une vie de tous les jours paisible. Quand la guerre éclate, il est l'un des premiers à subir le service du travail obligatoire. Il y reste trois ans.

Tout ce que mon père sait se résume à cela. À son retour, ce n'est pas une fillette, mais deux que l’homme aperçoit en franchissant la grille du jardin.

Elles ont trois ans d'écart. Un portique bricolé se dresse dans le fond du terrain. L'assise des balançoires est devenue lisse, galet de bois patiné par les jupes des petites. La peinture des poteaux est décolorée par endroits. La plus jeune repose sur les genoux de la plus grande, enchantée par la vitesse pourtant très mesurée de celle qui l'entraîne. Les pieds volent, les rires pointillent le ciel et le feuillage des aulnes frémit sous le vent de mer légèrement salé. Les fleurs sauvages du jardin surveillent. Les fillettes ont aperçu la silhouette de l'homme avant même qu'il ne franchisse le portillon et elles commentent en silence ce qui arrive. J'essaie de me mettre à sa place. Peut-il être au courant au moment où il entre dans la cuisine ? Des lettres ont-elles été échangées pendant cette période et qui auraient atténué la découverte ? Je pense à mes grands-mères. Elles ont vécu toutes les deux une situation identique : leurs maris, prisonniers de guerre. Deux femmes totalement opposées qui ne se rencontreront jamais, même pas lors du mariage de leurs enfants.

La nuit est longue. Les explications confuses. Les justifications tremblantes. Quelques jours passent. L'homme tergiverse, mais refuse d'accorder le moindre regard à ma mère. Il s'enferme dans sa colère. Les sourires qu'elle lui envoie n'y feront rien. Un matin, c'est le départ avec l'aînée à la main. Une sorte de monsieur Madeleine de bord de mer, mais à l'envers. La trahison coûtera cher aux deux femmes. La déchéance parentale sera prononcée. Ma mère perdra sa sœur sans aucune explication. Elle disparaît du jour au lendemain. Je ne sais où se trouve son père biologique à cet instant.

Ma grand-mère se débrouille. Elle commence par lui donner un nom. À l’école, ma mère s’appelle comme l’homme qui est son père. Elle ne comprend pas que ce n’est pas le sien, celui que la loi a prévu de lui attribuer puisqu’elle est une enfant adultérine née au sein d’un couple légalement marié.

Je ne sais pas si quelque chose a filtré. J’apprends très tard que le jour de son mariage avec mon père, l'officier de mairie s'adresse à elle et elle ne réagit pas. Le nom qu’on prononce lui est inconnu. Sa mère doit lui dire de qu’il s’agit. Elle découvre à dix-huit ans qu’elle porte le patronyme d’un homme dont elle n’a aucun souvenir. Ses parents n’entreprendront pas de démarches pour régulariser sa situation. Ils invoqueront le manque d'argent. Elle s’en rendra malade et lui, il râlera une fois de plus. Des conneries tout ça. De l'argent, plus tard, ils en auront et pas qu'un peu. Saleté de femme ! Une vraie salope oui.

Le salon est isolé du couloir par une porte vitrée sur son côté droit. Tard, le soir, alors que nous sommes couchées, je me relève et je viens m’agenouiller en silence derrière la vitre pour voir ce qui passe à la télé. L’enjeu est de tenir le plus longtemps possible. Un cri étonné et me voilà surprise, contrainte de retourner dans ma chambre et sommée d’y rester. Quelquefois, je surprends des conversations qui ne me concernent pas. C’est une porte qui laisse passer la réalité.

Après l’âne, il essaie de lui glisser un chat récupéré on ne sait où. Elle s’apitoie. Mais elle réalise qu’il la roule dans la farine. Très vite, les objets valsent. Elle ouvre une valise, y introduit ce qu’elle peut, et tout en maintenant la porte de la main droite, de la main gauche, elle envoie valdinguer le tout sur le palier. Deux minutes après, l’animal suit le même chemin. Quelques semaines plus tard, c’est au tour de ma sœur, quelques mois encore et c’est le mien. On se débarrasse de sa douleur comme on peut.

Il est important de réfléchir à ces portes que l’on ouvre et puis que l’on rabat derrière soi dans un claquement sec. J’opère un dernier tour/une dernière rotation, laisse glisser ma main sur le vantail à la rencontre de l’acier froid et métallique. Je sais bien qu’il me faudra revenir à un moment ou à un autre.

 

Un téléphone en bakélite gris pâle devient notre commissionnaire. L’appareil est verrouillé à l’aide d’une clef. C’est l’époque où l’on demande encore la permission avant de l’utiliser. Impensable aujourd’hui.

Après d’innombrables soubresauts, ils se séparent, lui ailleurs, elle ici, maigre comme un coucou, le cœur en lambeaux. Elle décide de nous éloigner quelque temps. C’est l’été. Nous grimpons dans sa voiture et elle nous emmène en vacances. Je me demande encore à quel moment lui vient l’idée de nous faire quitter la route, une bonne fois pour toutes. Elle hésite. Le coup de volant intervient à temps. Nous l’échappons belle. Elle le revendique quelques années plus tard pour mettre en relief sa douleur.

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Publié le 30 Juillet 2019

Chapitre 10

Il me semble que chaque pièce peut prétendre à avoir ici une place sans forcément que j’en fasse toute une histoire. De ce qui a été fragmenté, naît une unité.

À cette époque, elle fume presque partout : dans la cuisine, dans le salon, dans la voiture, sur le balcon. Au fur et à mesure que je grandis, l’odeur m’insupporte. À l’adolescence, elle me donne définitivement envie de vomir. Je n’ai pas le droit de dire ce que j’en pense. Je ne sais pas où elle trouve l’argent. Elle ne travaille pas. Il doit lui donner le minimum. Un steak contre un paquet de cigarettes. Ça pourrait la tuer. Les petits déjeuner tournent au supplice.

Aujourd’hui encore, il s’échine à vouloir me faire croire que les cigarettes de cette époque-là n’ont rien de nocif et se targue d’avoir pu s’arrêter du jour au lendemain.

Deux balcons longent chaque aile de l’appartement. Côté ouest, les chambres. Côté sud, le salon et la cuisine. Si l’on ne peut y mettre de chaise longue, elle y installe toutefois une petite table pliante autour de laquelle deux personnes peuvent grignoter côte à côte. Elle y sirote un verre de rosé tout en lorgnant la cendre de sa cigarette. Il ne manquerait plus qu’en s’affaissant, cette dernière aille trouer la banne motorisée du voisin. Je suis beaucoup moins inquiète/préoccupée/soucieuse. Un après-midi, je pêche dans les jardinières de la voisine du dessous à l’aide d’un bambou et d’un bout de fil de soudure artistiquement recourbé. Les têtes décapitées tombent et jonchent le vert gras de la pelouse. Il n’y a aucune malice. Juste un immense ennui à combler.

Je rêve de voler. Quand elle s’absente, je prends appui du genou sur le recoin de la table. Je me hisse sur le parapet et me redresse en m’assurant au mur. Me voici d’aplomb du haut de mon cinquième étage. Il arrive que je fasse quelques pas. Je passe d’un appartement à l’autre. Personne ne s’en émeut outre mesure, encore moins le voisin qui se rend complice de mon activité de monte-en-l’air. Elle l’apprend forcément. C’est une solution comme une autre quand on a oublié nos clefs et qu’elle a une nouvelle fois disparu. Je suis sévèrement punie pour les fleurs et dois présenter des excuses.

Elle se met en tête de peindre le sol bétonné à la peinture rouge et y installe une étagère à trois plateaux, couleur acacia. Elle dispose/achète de longues jardinières, collectionne les géraniums, ajoute quelques plantes aromatiques pour la salade. Un coup de balai. Les plants envahissent les tablettes et se hissent vaillamment le long des lambris vernis. Voilà un jardin. Un jour, à son retour de vacances, elle rapporte une tortue et sa maisonnette en contreplaqué. Armée d’un pinceau, et avec application, elle y inscrit à la peinture blanche le nom qu’elle lui a choisi. L’inscription suit la courbure de la porte arrondie. Voici un animal de compagnie peu encombrant. Des fleurs au sud, du linge à l’ouest, on ne peut rien imaginer de plus, à vrai dire. Il me faudra attendre très longtemps pour apprendre — bien après sa mort — ce qu’au fond de moi, je pressens.

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Publié le 30 Juillet 2019

Chapitre 9

Le dimanche, nous avons l’autorisation d’ouvrir le précieux coffret. Je suis fascinée par les deux montres, mais surtout par trois pierres du Brésil. Les deux premières, très grosses et très bleues attendent on ne sait quelle fortune pour être serties et arborées au grand jour. À leur côté, une améthyste Brejinho. Leur présence est un mystère que je ne peux expliquer. Je les fais glisser d’un coin à l’autre puis caresse du bout des doigts les merveilles. Une médaille, une croix ornée de perles de nacre, une mèche de cheveux. Je m’empare délicatement de chaque objet précieux, le porte au plus près de mon regard, hume la matière comme si elle pouvait me confier son secret. Cette richesse que l’on ne montre pas m’impressionne un peu. Je remets tout en place et laisse retomber le couvercle.

C’est une joie d’entrer ici. Je les admire alors qu’ils se tiennent assis dans leur lit. Elle, à gauche, savamment décoiffée. Lui, à droite, torse nu et la montre posée sur la table de nuit. Ils ne fument pas dans cette chambre. Je m’y faufile, je m’immisce.  De temps en temps, on apporte le petit déjeuner sur un plateau. Auparavant, on aura glissé au four une paire de croissants dont la pâte a été enroulée de force dans une cannette en carton. Il nous faut être adroites pour en dérouler par torsion le cartonnage de façon régulière. Nous savons qu’à la moindre erreur, une bulle de pâte percera de façon anarchique la fine ouverture et qu’il nous sera impossible de détacher les croissants/les formes/selon les pointillés. On se retrouve avec une bouillie dont les triangles sont devenus des arrondis informes/amorphes. Si ça fonctionne, ce sont les bons jours.

Je suis la moins sage, toujours à rire et à faire le clown. Je m’imagine diva, cantatrice, enfant précoce maîtrisant son art. Alors, à l’instant où je lève la main pour frapper à la porte, je me mets à chanter à tue-tête la publicité des fameux croissants congelés. Le plateau se déséquilibre d’un seul mouvement. Je me tends pour rattraper ce qui peut l’être. Les croissants giclent et les bols atterrissent sur la moquette. Ils sautent sur leurs pieds et, dans les grognements d’usage, me grondent avec douceur tout en ramassant ce qui peut être sauvé. On refait du café et on se contente du pain de la veille qu’on aura pris le soin de griller.

 

Sur la commode de la chambre principale, on a déposé un jouet particulier qui ne nous est pas destiné. C’est un petit âne en bois articulé et lissé comme du velours. Il nous faut glisser le pouce sous la base et enfoncer légèrement une rondelle de feutrine pour voir les pattes se plier et la bonne bête paisible pencher la tête sur le côté. Un petit coup de pouce de plus et le voilà qui se met à danser la gigue. Les élastiques se tendent. L’âne se contorsionne. On rit beaucoup. On le convoite. On ne nous laisse pas le temps de le casser.

 

Plus loin, très loin, même pour nous qui sommes encore petites, le même âne est déposé à quelques jours près, sur une autre commode, dans une autre chambre. Une femme s’en saisit, le manipule avec adresse et lâche un soupir. Il nous dira plus tard que c’était plus facile pour lui de faire ainsi des cadeaux identiques. Ça lui permet d’éviter les impairs. Joli jeu d’échecs.

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Publié le 30 Juillet 2019

Chapitre 8

Dans les placards, peu d’habits. Les piles sont rectilignes. Les tenues parfaitement pliées, lissées du plat de la main. C’est une femme qui ne perd pas de temps. On se dénude, elle attend que les vêtements soient regroupés puis elle lave, étend, repasse en un tour de main. Il ne s’est rien passé. Quand, après être rentrée de vacances, elle m’appelle et m’annonce satisfaite qu’elle a déjà tout fait, elle insiste sur le tout dans un grand rire. Le linge sèche déjà sur le fil du balcon, légèrement en dessous de la ligne d’horizon afin que personne ne puisse voir ce qu’il y aurait à voir. Moi, j’en suis encore à défaire les draps de sa chambre.

Au cours de la semaine, elle fait tourner les culottes petit-bateau, blanchies à l’eau de javel. Deux paires de chaussures, une paire de bottes. On se les partage.

C’est une vie simple et bien réglée. Nous mangeons des gratins de cardes et des coquillettes au jambon. Une pomme, un yaourt nature. Les bananes restent chères. Elle nous propose presque toujours la même chose. L’hiver, un plat, un accompagnement. Pas d’entrée. Un fruit. L’été, une salade composée. Tomates, œufs durs, concombre, thon. Un paquet de chips. Une bouteille de Pschitt orange ou citron. Pas de chocolat. Au goûter, c’est du pain et du beurre, saupoudré de cacao ou de grains de sel. Elle n’aime pas les plats compliqués et n’a pas beaucoup confiance en elle. Aucun livre sur l’étagère, mais une boite en plastique rouge dans laquelle elle collectionne avec application, chaque semaine, des recettes. Le magazine offre à ses lectrices averties une page de quatre fiches détachables. Avec précaution, je cerne des deux pouces et des index la ligne crantée tout en tirant la langue. Si mes doigts s’égarent, c’est la catastrophe. La fiche est bonne à jeter. Elle commande des protections en plastique très fin. Un peu plus tard, une batterie d’onglets à intercaler, viande, poissons, desserts, sauces.

Je l’ai conservé le tout même si je ne m’y réfère jamais. Les adresses forment des constructions très particulières. Elles s’orientent en zones d’ombre et de lumière et le temps qu’on y passe entraine une sédimentation d’informations contradictoires.

Si rien ne change dans l’agencement du mobilier, le monde extérieur entre en collision avec celui de l’intérieur. Peu à peu, le rythme régulier des retours devient chaotique. Un chat envahit l’horizon. Des portes claquent et des conflits éclatent. Elle maigrit de façon effrayante et les mégots s’entassent dans les cendriers. Nous restons plongées dans le silence. Tout doit être deviné.

Un mort par accident de voiture m’aiguille sur une fausse route. Je m’étouffe. Je n’ose pas poser de questions.

Je ne comprends pas ce qui se passe. Elle pleure du matin au soir et la nuit, elle se tient des heures devant la télé qui grésille en une myriade de pointillés noir et blanc.

Ma sœur me traine par les cheveux sur les carreaux lisses des plaques de lino. Je lutte pour me libérer. À grands coups de pied, je réussis à m’échapper. J’ai l’œil et le nez plissés. Les bras croisés et les mains glissées sous les aisselles. Comme il n’y a pas de témoin, je ravale ma morve et n’essaie pas d’obtenir justice.

Si je tente de défendre ma cause, elle ment. Si j’insiste, elle se met en convulsion et s’écroule au sol, les yeux révulsés. Ses mains et ses jambes, agitées par une danse étrange. Je ne vois plus que leurs dos au-dessus d’elle.

Je m’éclipse dans ma chambre et me pelotonne dans le grand fauteuil.

Je réfléchis à mon avenir. Un lit à une place, un coffre à jouets en paille tressée et deux portes de placard blanches avec à l’intérieur un miroir fixé à l’aide de quatre pattes à glace rondes. Je me plante bien droite face à mon reflet. Je bloque ma respiration. Et je regarde attentivement si je grandis. Je suis persuadée que l’on me trompe. Je crois dur comme fer que c’est encore une invention des adultes. Je reste aux aguets pour saisir la moindre transformation.

Une architecture savamment orchestrée sur un monceau de contes mensongers. L’édifice est fragile, les apparences trompeuses. Un ensemble hautement inflammable. Il suffit d’une allumette et tout s’effondre. Sur les tables de chevet, on pose de petits objets. Un coffre à bijoux garni de velours noir et, qui contient pour l’époque, deux montres hors de prix. La première est d’or, la seconde d’argent. Je n’ai pas le droit d’y toucher. Ma sœur non plus.

Des années plus tard, je récupère le tout sans savoir ce que je pourrais bien en faire. Mon père grogne. J’apprends qu’il me reproche d’oublier que j’ai une sœur. Culpabilité. 

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Publié le 30 Juillet 2019

Chapitre 7

Pour le moment, elle s’attèle à maintenir cette chance incroyable dans un état irréprochable. Elle balaie, lave, lustre. Dès que l’école est finie, elle nous chasse pour qu’on aille jouer dehors. Dehors ! Dehors ! Vous n’avez rien à faire ici. Allez jouer dehors ! Nous sortons la tête haute, galopons dans les étages. Certains se demandent qui sont ces enfants oisives qui trainent dans les brouillards d’automne au pied des bâtiments. Ce n’est pourtant qu’un usage qui se poursuit. Chaque vendredi soir quand il franchit la porte, il ne doit avoir aucune charge sinon celle de la féliciter. Et nous gronder pour ce que nous avons fait. Elle ne sait pas prendre de décision. Elle l’attend. C’est toujours lui qui tranche. Ce qui lui plaît au départ, mais qu’il lui reprochera plus tard.

Nous sommes à peine installés qu’il disparaît toute la semaine. Il n’habitera jamais vraiment avec nous. Peut-être est-ce pour cela que je le connais aussi mal et qu’il ne nous connaît pas vraiment. Il n’en aura jamais eu l'occasion Ou il ne l’aura pas pris. De toute façon, il me semble qu’il n’a pas le choix. Son nouvel emploi du temps le conduit hors du département. Il a acheté une caravane et s’installe dans un camping. Au plus froid de l’hiver, il est transi, mais, ne pas aller à l’hôtel lui permet d’économiser de manière drastique. Il peut ainsi rembourser ses traites, rubis sur l’ongle. Et, tant pis pour l’onglée. Il mange des boites et vit comme un travailleur immigré. Il en a la tête. Cheveux drus noirs et moustache épaisse façon brigades rouges. La peau reste fine et laiteuse. Le regard sombre et intelligent. Quand il s’accorde un café au bistrot du coin, il se débrouille avec le patron pour obtenir une fausse note de frais. Il doit avoir un sourire irrésistible ou une argumentation sacrément/bougrement crédible.

 

J’ai un père absent et secret. Il ne dit rien à personne et surtout pas à son entourage. Il s’exprime par musique interposée. Très vite, ses économies lui permettent d’acquérir un magnétophone à bandes. Pauvre au-dehors, riche en dedans. Tout est une question d’apparences.

 

Le vendredi soir, il rompt un silence de cinq jours et nous crions d’excitation au bruit caractéristique de son coup de sonnette. Elle se fige, inspecte rapidement son royaume et s’apprête à l’accueillir. D’une main ennuyée, elle nous fait signe de nous calmer. Il nous faut disparaître. Nos week-ends se passent sans eux. Quelques paroles, quelques questions et très vite, il ne nous écoute plus. Je m’efforce d’attirer son attention. Je raconte des blagues. Il sort son paquet de Gitanes. De son écriture oscilloscopique toute en tracés verticaux irréguliers, il a pris le temps de noter au cours de la semaine ce qui l’a fait rire. Il le partage. Je fais le clown. Je me donne en spectacle. Mon énervement adopte un cours que je ne maîtrise plus. Il me demande de me calmer. Je redouble d’efforts. Il m’ordonne d’aller dans ma chambre. Je ne me contiens plus. Mon insolence n’a plus de bornes. Je quitte la pièce en hurlant, je claque la porte. Il me rejoint. Je demande pardon. Il frappe à plates coutures. Je m’effondre. Fin de soirée commune. 

Longtemps plus tard, il m’avoue qu’elle exige l’exclusivité. On les regarde donc partir en voiture. Chacune reprend son activité. Eux ailleurs, nous ici. Ils nous emmènent faire la promenade du dimanche. C’est d’un ennui mortel. Ils se déplacent à quelques mètres de nous. Un peu en avant. Nous trainons derrière. Leurs conversations restent mystérieuses.

En attendant, les cinq premiers jours de la semaine, nous prenons nos marques. Les journées s’écoulent entre le dehors et le dedans. Personne ne peut s’y perdre. Tout est simple. On dort, on se lève, on déjeune. Elle nous lave, nous habille, nous coiffe et, les premières années, elle nous accompagne à l’école. Peu à peu, elle nous laisse à la cantine. Puis nous y allons à vélo et, si les vélos tombent en panne, à pied. Les jours de pluie aussi. À 19 heures, elle nous envoie nous coucher. Hiver comme été.

Régulièrement, elle me fait chanter. Je dois aller lui acheter son paquet de cigarettes. Elle a la flemme de sortir et moi ça me fera du bien. Je râle, elle insiste. Je râle plus fort et elle me concède la petite monnaie. Je pars en maugréant, je sens comme une injustice. Je suis la seule à laquelle elle demande cela. Elle ne s’inquiète jamais des mauvaises rencontres. Pourtant, il y en aura. Trois kilomètres aller, trois kilomètres retour. Ça permet de croiser du monde.

Plus tard, mes enfants devront me supplier. Mais ce sera pour que je leur laisse un peu de marge. Je cèderai seulement pour la petite, le jour où l’école se trouve enfin à moins de deux cents mètres, et qu’elle aura dépassé ses treize ans. Les autres se résignent à me voir les conduire partout, et ce, jusqu’à plus soif. Elle fait de moi une mère abusive et anxiogène.

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Publié le 30 Juillet 2019

Chapitre 6

On emménage dans un immeuble vide ou presque.

L’édifice compte huit étages. Chaque palier dessert quatre logements répartis de façon équilibrée. Un studio, un T2, un T 5 et un T 6. Le huitième est réservé à un seul appartement de plus de 300 m2. Une fois la couleur des murs choisie, on meuble. Si la table de western a disparu, le canapé en teck, assise de tissu bleu gris a participé à notre migration. Deux fauteuils complètent l’ensemble. Les pieds sont tubulaires, les accoudoirs parfaitement lisses. Ma joue s’y appuie à la recherche d'une caresse. Les cheveux toujours fous et rebelles, je quête à travers la matière le souvenir de l’arbre que j’aime enlacer. J’y rêve déjà d’un ailleurs. Les yeux ouverts. Le tapis est moche, au poil ras. Les couleurs indéfinies ne permettent pas à l’œil de s’évader sinon par extrapolation très abusive. Jouxtant l’immense salon aux baies vitrées (indication du prospectus) « l’alcôve » aurait pu être la quatrième chambre. On ne sait jamais. Pourquoi pas un troisième enfant, avait mentionné le vendeur. Mais, les enfants, même s’ils pointeront leur nez, n’iront pas plus loin que les quelques semaines où, au fond des ventres, ils se terrent silencieux. Exit, les enfants. Toute tentative avortera. Et pour le bien ou le malheur de chacun, c’est selon, le renfoncement ne deviendra jamais la chambre d’un nouveau-né. On y installe donc une table et des chaises à hauts dossiers monstrueusement lourdes et foncées qui ne serviront qu’en de rares occasions. Au mur, elle accroche son portrait au crayon gras qu’il lui a offert un jour en avril à Paris, place du Tertre. Elle rosit de plaisir à chaque fois qu’on lui en fait compliment. Elle y est bien coiffée, les cheveux en casque, laqués dur, les yeux en amande, le nez aiguisé comme une lame de couteau, le cou long et étroit. Figée dans une relative beauté. Le dessin est encadré. De part et d’autre, quelques reproductions. Elle ne les change que des années plus tard quand il l’a définitivement abandonnée et elle déplace alors son portrait dans un coin de la niche, à un endroit où seul un œil curieux peut le découvrir. Plus tard, bien plus tard, je prierai pour ne pas lui ressembler. Chez nous, faute de moyens, les années 50 se pérennisent, là, où ailleurs, le plastique criard et souvent orange éclate en gerbes multicolores. Je ne sais pas ce qui s’est passé dans la tête de l’architecte quand il a conçu la cuisine. C’est une sorte de long couloir dans lequel il est impossible de se croiser. On s’y assoit sur des tabourets, accoudés à une fine planche très étroite directement collée à la cloison. Ceux qui se font face ne peuvent se toucher, encore moins se donner la salière. Et ceux qui se trouvent sur le côté contemplent le mur. C’est une situation plutôt ennuyeuse et peu propice à l’échange. Pratique. Une main dans son dos et elle s’empare de la casserole, une main à sa droite et elle ouvre le tiroir dans lequel elle récupère une cuillère. Elle ne peut y mettre une nappe, c’est toujours ça de moins à laver. Un coup d’éponge et le tour est joué. Elle aurait peut-être voulu avoir une petite maison. C’était envisageable avec le budget consacré à ce F5. Mais lui, il n’aime pas les lotissements et le fait entendre. Les habitations mitoyennes, très peu pour lui. Il tient à son indépendance. Ça sera un peu plus de 100 m2 au cinquième étage d’une résidence de standing avec court de tennis et tableau de réservation. Une fois la porte refermée, personne ne sait ce que tu fais. Tu sors, tu entres. Le béton filtre tous les bruits. Il m’en reste un peu de dégoût au coin de la bouche. Le jour de son enterrement, quand nous serons piégés dans un embouteillage aux abords de la ville, il pestera contre les grands ensembles et l’architecture urbaine contemporaine. Quels cons. Berk, berk, berk… il s’agitera, serrant contre lui sa pochette et son gros pardessus. J’aurai beau lui expliquer que la plupart n’ont pas le choix, il ne voudra pas en démordre. Plutôt mourir que d’habiter des cages à lapins.

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Publié le 30 Juillet 2019

Chapitre 5

Transformation du décor. Impossible aujourd'hui d'établir le lien qui permet enfin notre accession à la propriété. Le costume demeure, la chemise aussi et seule la cravate change. Plus moderne. Plus fantaisiste. Ses cheveux s’allongent. Ça lui restera, ces envies de couleurs et de fleurs. Droit, mais pas trop rectiligne. Il a rempli sa serviette. Il part désormais cinq jours sur sept. Quel coup a-t-il réussi pour nous permettre de nous hisser un échelon plus haut ? En tous les cas, on y est. C'est un vrai parc de six hectares. Ils ne seront pas toujours là, mais, pour l'instant, les pins y trônent et le silence y est roi. Les caves sont également remontées au rez-de-chaussée. Fini le linge mis à sécher en catimini. Il n'y aura plus de crainte à descendre l'escalier noir frissonnant de béton dont l’odeur tenace met du temps à se dissiper et pique les narines. Un relent froid et humide, minéral. Deux garages à vélo jouxtent l’entrée de l’immeuble. Un interphone rédhibitoire tient à cœur son rôle de veille. Il faut désormais montrer patte blanche. On entend rester entre-soi. Les voyageurs de commerce et les vendeurs de tapis n’auront plus qu’à passer leur chemin. 

Rien n'est terminé. L'eau courante n'est pas installée. On descend les cinq étages une fois par jour. Le robinet entoupiné de chiffon empêche le gel. L'ascenseur n'est pas encore en service. Ils choisissent donc les papiers peints et la couleur des murs. Blanc dans le couloir, la cuisine, la salle de bain. Immaculé aussi, le réduit qui aurait dû être une minuscule salle d’eau aveugle. Las, il est immédiatement transformé en placard de rangement. On essaie de négocier. Aucun intérêt. Luxe inutile. Trois chambres. Ça fait une de plus que dans le logement précédent. Chacun aura la sienne. Ma sœur a réclamé son indépendance alors que j’avais imaginé une chambre d’ami. La déconvenue est de taille. J'ai beau pleurer, c'est la rupture. La paire est brisée. La porte bouclée même si dépourvue de clef. Nous voici répartis les uns presque loin des autres. C’est une période de grands sacrifices. Il faut faire attention à tout. On est déjà une famille écologique sans le savoir. Pas de restes, pas de gaspillage. Le frigo est parfaitement lisse et vide. Il rutile. Elle prend l'habitude d'éteindre le gaz dès qu'on ne s'en sert plus. Le bain, c'est le même pour tous. Une fois par semaine. C'est lui, quand il rentre, qui y plonge le premier. Il écarte la mousse bleue de l'Obao. Nous n'avons pas la chance de repousser de nos mains l'écume vaporeuse. Nous nous battons pour savoir qui y glissera à son tour et évitera les résidus grisâtres. Malheur à moi si je m'accorde la licence innocente d’y faire pipi quand, trop rapide, j'ai omis de prendre mes précautions. Il s’agit des jours où l'eau y est encore bouillante ou plus souvent refroidie, déclenchant une envie irrépressible. Il fait vraiment trop frais pour ressortir et je redoute trop que ma sœur prenne ma place. Il existe des moments de fête, rares, où l’une d’entre nous obtient un bain exclusif. La fièvre n’est pas loin. Pas de chance pour moi, je ne suis jamais malade et je peux compter sur une seule main, les fois où dans ma vie, le thermomètre a eu la folie de dépasser 37,5°. On est bien assez grandes pour comprendre. Neuf ans et six ans. Les parents dans la chambre, principale l'aînée dans la moyenne et moi dans la petite. Boucle d'or n'est pas très loin. Les ours non plus. Tant qu'à me perdre… La psychanalyse attendra.

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Publié le 14 Juillet 2019

chapitre 4

Au creux de l’été, les silences approfondissent l’espace. Elle prend l’habitude de s’absenter de plus en plus souvent. Lui, il fait semblant d’aller travailler. On a beau être en ville, une odeur douçâtre et écœurante de graminées s’immisce dans les logements aux persiennes entrouvertes. Le goudron se gondole. Les voitures endormies le long des trottoirs rêvent à des voyages qu’elles n’entreprendront jamais. Dans leur semi-somnolence, elles épient le facteur, qui, à midi pétant, laisse glisser d’un coup sec, une carte postale imprimée en Espagne. Dans la boite en bois, la danseuse espagnole, robe à tissu dentelle et strass écarlate, tape de son pied menu et agite son éventail. Elle est rejointe par la tour de Pise. Les mots tracés à grands coups d’encre violette s’épanchent dans le noir. Nous restons sur place. C’est une période de chômage. Il tient pourtant à conserver les apparences. Il a sa fierté. Nous n’en savons rien. L’orgueil l’empêche de montrer aux autres le moindre désarroi. Tous les matins, ce sera le costume sombre bon marché, la chemise blanche repassée et une longue cravate étroite qui lui serre le cou. Il a une serviette. Elle est vide ou presque. Quelques années auparavant, il lui promet qu’elle n’aura jamais à travailler. Il tient sa promesse et s’entête à trouver seul sa solution. Il se sent déclassé. Et elle, même si elle fume, elle n’a pas son mot à dire. Alors, plus souvent qu’à son tour, elle reste debout à nous regarder manger. Le loyer sera payé, quoi qu’il leur en coûte.

Les journées s’étirent. Les enfants trainent entre les immeubles. Copropriétés verticales. C’est ainsi qu’on désigne l’ensemble des trois cents logements de cette résidence qui s’étend sur plusieurs hectares. Appellation contrôlée pour accès à un bien qui déchire les paies de fin de mois. Les crédits ont été contractés à taux révisables. Insouciance des cœurs, mensonges glaireux des promoteurs, sourires enjôleurs des banquiers. Personne n’a prévu la crise. Les nouveaux propriétaires s’étouffent. Ça se résume à quelques gémissements derrière les portes. Qui sait ce qui se passe chez le voisin ? Certains s’en sortent mieux que d’autres.

Sous les coups de onze heures, nous allons chercher le pain à pied. Une barre moins haute que les autres abrite quelques boutiques. La boulangère vit sur place, derrière un rideau de plastique. Elle traine le pied et les savates. J’ai le temps de glisser dans la poche de mon gilet une poignée de chewing-gums colorés ridiculement petits. Il arrive que les carrés se coincent dans les coutures. Les yeux fuyants, je tâte et comme je ne sais pas compter, je me contente de calculer mon plaisir au poids que ma main soupèse. Je suis une voleuse dans l’âme. Ça commence sûrement à ce moment-là, très tôt, ce besoin de prendre ce qui ne m’appartient pas. Juste comme ça, pour voir. On ne soupçonne pas une gamine de cinq ans, pas plus haute que trois pommes et qui vient accompagner sa sœur pour acheter un pain de sept-cents grammes — un sept-cents — comme on dit à cette époque, large comme deux mains, long comme une baguette de majorette. Nous en mangeons toute la semaine et il n’a aucun intérêt gustatif. Les placards contiennent le strict minimum. On peut y trouver un paquet de coquillettes, un peu de riz de Camargue, du sucre, du poivre et la boite bleue de sel Cérébos. Impossible de dénicher une plaque de chocolat ou un pot de confiture maison. Il faut attendre qu’elle soit bien vieille pour qu’elle cuisine. L’idée même d’un goûter ne peut lui passer par la tête. Alors, j’improvise déjà. Un morceau de pain, du beurre saupoudré de sel. Une cuillérée de cacao en poudre. Si l’on se prend à réclamer, elle se vante de n’avoir eu souvent pour tout repas, qu'un gros bout de pain dur et une tranche de lard. Un goûter ? Mais pour quoi faire ? On attendra bien le soir. Vraiment, les enfants sont des embarras dont elle se passerait bien.

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Publié le 9 Juillet 2019

Chapitre 3

Je m'émancipe avant même d'avoir six ans. Tout d'abord quelques minutes, puis une heure par-ci, par-là. Et à la fin, des après-midis entières. Je n'arrive pas à comprendre comment c'est possible cette liberté. Je la défendrai bec et ongle dès que j'y aurai goûtée. Le toboggan est très haut. Les descentes brutales. En général, les arrivées tête la première. J'ai une jupe pied-de-poule, un pull à col roulé, de longues chaussettes blanches et des cheveux fous en bataille. Suis-je déjà infréquentable ? Dans l'appartement, une table de salle à manger de western, ronde avec quatre chaises que l'on retrouve encore aujourd'hui dans des restaurants de faux Far West. Un abat-jour en tissu à carreaux bleu très foncé y diffuse une lumière démente de partie de poker. La cuisine est un mouchoir de poche, la salle de bains, une serviette en papier dans laquelle il a forcé une machine à laver à entrer. C'est le lieu de tous les hurlements. On y passe la lotion contre l'impétigo. Il s'attrape dans les bacs à sable où vont s'abandonner les chiens et les morveux qui n'ont pas le temps de remonter dare-dare dans les étages. C'est devenu une salle de torture. La cuisine lui fait concurrence. Un jour de fête, ils m'y contraignent à terminer une tarte dont, innocente et goinfre, j'avais exigé la plus grosse part. La pâtisserie se révèle mauvaise. L'odeur fade de la pâte mal cuite me révulse encore le cœur. Hors de question de sortir de table. Ils vont me donner une leçon. J'y reste attachée à la chaise tout le repas du soir puis le petit déjeuner du lendemain. Affamée, je déclare forfait le midi et déglutis le cœur révolté les bouchées refroidies et détrempées.

Jamais plus on ne me forcera et jamais je ne forcerai. Ça, au moins, c'est dit. Je poursuis. Il suffit de fermer les yeux et de chercher dans le noir. La cuisine, la salle de bains, le salon de cinéma. Sans télé. Il n'est pas nécessaire d'aller très loin. Aucune idée de glissade. Un couloir, une chambre, un lit. Je n'y entre pas à moins que cela ne soit dimanche ou la fête des Mères. Peut-être aussi les jours d'anniversaire. Je saute, me roule, m'immisce. Il plie ses genoux. Je fais l'ascenseur. J'ai du mal à m'arrêter. L'excitation m'étourdit. Je vacille, casse le verre posé sur la table de chevet. On me fait sortir. Je boude. À droite, la chambre petite et le placard aux papiers à dessin. Qui a donné ces feuilles ? Je prends une chaise, me hisse, saisis quelques coloriages. Tout s'écroule. Je fourre le tout au fond de la penderie. Qu'importe, nous n'avons que deux vieux crayons de couleur. Sur le lit d'osier, la couverture bouloche. Bleue ciel sur les draps blancs. Moi, je n'en ai pas. Chaque nuit, ma sœur y frotte son nez et en arrache les fibres synthétiques. Le matin, on compte les cadavres.

La frange coupée court. Les cheveux baguettes. Les yeux légèrement dissymétriques. Elle me sourit. Elle est encore douce et m'aime sûrement. Nous dormons dans la même chambre. Au réveil, nous sommes une paire. Elle m'accompagne dans mes fugues. Je ne sais qui précède l’autre, mais ce jour-là, je crois bien que je l’emporte. Les cicatrices se suivent. Retour de piscine, la main en creux sous le menton. Le sang coule, chaud et visqueux. Nous cheminons la petite devant la grande. Un adulte nous raccompagne. C’est le maître-nageur. J'ai glissé. Ma peau fendue comme une miche de pain en un seul trait bien profond. Il faut recoudre. On la cherche. Où est-elle partie ? Sa cigarette, toujours, dans le sillage, elle arrive d’un pas paisible, étonnée de nous voir ici. Elle interroge de l’œil, grommelle pour la forme. Elle ne sera jamais violente, jamais méchante. Elle a d’autres rêves. Et surtout pas l’intention d’être celle qui commande. Je ravale mes larmes. Me voilà sauvée. Elle me saisit, me secoue un peu pour la forme. Je ne reste jamais tranquille. Qu’est-ce que j’ai encore fait ? Nous sonnons chez le docteur. La situation vaut l’urgence. Nous n’attendons pas. La longue aiguille recourbée entre dans la chair, patiente, tenace, précise. Elle tisse une petite rigole piquetée d'un fil noir enduit. Je crâne et me tais. Quand on me demande si j’aime le beurre en collant sous mon menton le bouton-d’or du mois de mars, on s’étonne de voir la trace perlée.

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Publié le 9 Juillet 2019

Chapitre 2

La deuxième adresse est plus facile à visualiser. C'est encore une location, pas très grande, pas très riche et éloignée du centre-ville. Il faudra patienter avant de réussir à se faire un trou en ville. Je visualise les barres, posées çà et là, afin que chacun conserve un peu d'intimité. On se contemple, on se tourne le dos. On s'ignore. En tous les cas, on se connaît bien. Et de temps en temps, on se visite, les premiers tupperware à la main. Les enfants ont de petites tables accolées à celle des grands. Un paquet de chips et le tour est joué. Ce sont des rires et des larmes, des heures de sommeil volées et des petites dînettes tendrement serrées dans les mémoires. Les architectes n'ont pas encore pensé à la couleur pour rompre la monotonie et lutter contre la déprime. C'est plutôt sobre et ça vieillit bien. L'architecture polychrome réservée aux pauvres prendra toute sa force un peu plus tard. Mais pour le moment, les immeubles y échappent et ne s'en portent pas si mal.

Mon aire de jeux se résume à quelques étages que l'on franchit allégrement pour aller quémander du beurre ou une bouteille de lait, le jour des crêpes surprises. Parfois, je m’assois, les genoux serrés et j’écoute. Je reste dans l’ombre de la cage d’escalier, attentive au moindre bruit. En fin d'après-midi, je traine au creux des caves dans lesquelles elle étend le linge, pour ne pas nuire au « standing » mentionné dans la brochure de vente. Pour les jeux, un bac à sable, un toboggan et une paire de tape-culs. La rotation est rapide le dimanche, les jeudis, il faut attendre son tour. Elle m’y laisse de longues heures. On m'agresse, je me défends. Un caillou mal placé vient percuter une tempe. Je fuis. Je me cache. On me trouve. Je suis punie le jour du tour de France. Jamais plus les cyclistes. Un dégoût tenace à la bouche, piquée de larmes et de sanglots. J’aurai beau supplier. Ils se révèleront impitoyables. Ce jour-là, pas de pardon.

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Rédigé par Fragon

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Publié le 28 Avril 2019

Chapitre 1

 La première adresse se trouve près de l'océan. Les odeurs en traversent la ville. Le bateau de pêche n'est jamais très loin. Il doit attendre sur un quai le signal du départ. C'est un appartement très simple. Un canapé de skaï noir recouvert de moumoute rouge. Une table basse en trapèze comme on le fait à cette époque, à quatre pieds de métal anthracite et figés sur le carrelage. Gare à qui y laisse le pied ! Il n'y a pas de chambre dans ma tête. Une simple succession de clichés fixes. Sur la table, on a déposé des verres colorés aux couleurs de cartes à jouer : as, pique, trèfle et carreaux. Les verres sont rugueux, opaques, granuleux. Je sens mon ongle qui gratte pour sentir sous la pulpe du doigt le contact désagréable. Que peut-on boire dans ces verres-là ?

Je suis née sur un grand boulevard bordé d’arbres parmi les maisons bourgeoises, de celles que nous n'habiterons jamais, dans lesquelles rarement on peut entrer, invités par une connaissance. Quand ça lui prend, elle m'y emmène, la voiture ralentit, elle me montre du doigt. La cigarette mentholée à la main. Presque élégante. Tu es née là. Tu vois ? Tu t'en souviendras ? Elle insiste. J'opine de la tête sans bien comprendre pourquoi elle y tient tant. Je suis encore petite. Les joues pleines au départ et tiédies par le soleil ensuite.

Dans l'appartement, peu de pièces. Il y en a une qui sert au repassage. Elle est contigüe au salon. Je ne sais pas ce que laisse entrevoir le balcon. Un parking peut-être. Nous ne sommes pas hauts. J'imagine que je peux voir la rue. C'est dans cette pièce, celle à côté de la salle de repassage que je collerai ma bouche à la rallonge. Baiser mortel qui ne m'emportera pas, mais qui laissera sur mon visage, une cicatrice durcie par le temps que je mâchonne quand l'angoisse me prend. À moins que cela ne soit l'excitation ou la peur et la colère. Elle me dit que j'ai survécu. Elle m'a emportée dans ses bras, a couru, dévalé, appelé au secours, la prise encore collée à la lèvre inférieure. Je m'en suis bien sortie, il ne m'en reste que la peur des compteurs qui refusent de disjoncter.

 

On ne vit pas longtemps à cette adresse. Tout a désormais disparu, il m’est impossible de la retrouver.

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