Musique

Publié le 7 Juillet 2016

Je prends mon temps. J'ai mal à la tête. Je vais voir ce que je peux faire. Comme j'aime bien divertir et que je ris beaucoup... j'ai envie de rééditer ça (écrit en son temps pour les Impromptus littéraires)

Le vendredi soir, la mère préparait les sacs de couchage, les rechanges et la glacière.

A la fin d’une série de minutieux préparatifs, un gros tas de petites choses (très sérieuses et très bien agencées) prenait place près de la porte d’entrée. Alors, la mère s’en retournait vers d’autres occupations moins délicates et se mettait paisiblement à penser aux deux belles journées qui viendraient colorer sa vie.

Pourtant, chaque fin de semaine c’était presque la même chose. A peine tournait-t-elle le dos que des ombres furtives glissaient entre les murs de la maison. Dans une silencieuse agitation un ballet muet se jouait sur une musique inaudible, dans l’obscurité qui enveloppait le couloir familier. Chaque nouveau passage occasionnait un dépôt et par conséquent un léger accroc au gros tas bien ordonnancé de la mère.

À vingt heures, le plus petit y coinçait légèrement sa pelle, son râteau et un sac de billes en terre, couvrant pieusement le tout d’un seau écarlate retourné et posé de guingois. Trente minutes plus tard, les jumeaux envahissaient l’espace à leur tour. Les deux grands entassaient de concert leurs palmes noires cerclées de deux masques bleu-turquoise aux élastiques un peu durcis par le sel de mer, créant sur le seau du petit une protubérance disgracieuse. Le recoin paisible le dissimulait aussitôt. Deux heures encore et, le père avant d’aller se coucher se contentait de soupirer tout en poussant du pied le monticule pour y accoler la boîte d’hameçons et les longues cannes à tiges télescopiques.

Heureuse de ce qui se préparait, la famille, conciliante, au matin du samedi, transportait le tout jusqu’au coffre de la vieille voiture dans de grandes vociférations rieuses et de maladroites justifications (pour le seau du petit).

Il ne faut pas croire qu’il y avait quelque chose de luxueux dans cette possibilité de partir tout un week-end. Non, chaque fin de semaine, quelque chose de très simple se renouvelait. Ils traversaient la lagune et rejoignaient le bras de mer permettant ainsi à chacun des membres de se réinventer pendant deux jours Robinson de fortune.

L’endroit était une vraie merveille. Un cabanon de vieilles planches. Une bicoque surélevée sur un sable très blanc et aveuglant nichée entre de larges palmes vertes, d’un vert très tendre, ajourées comme des fibres de raphia teinté. Dès la moitié du parcours, elle se profilait au loin. Les plus petits hurlaient de joie.

On ne tenait plus en place, ça chahutait, ça criait, la coque tanguait et le père râlait pour le principe.

A l’arrivé, la mère décadenassait la porte grise et vérifiait si rien n’avait été chapardé. D’un regard aigu, elle repérait le brasero bricolé qui mettrait des heures à s’embraser, la poche d’eau douce qui se réchaufferait au soleil. On déroulait les quatre matelas protégés par des moustiquaires. Les araignées étaient chassées.

Au sol quelques paires de claquettes, au mur, accrochés à des clous, les maillots usés. Voilà tout ce dont ils avaient besoin.

Il faisait chaud. La mère s’entêtait bien à vouloir les faire se couvrir la tête mais elle abandonnait assez vite, personne ne s’en souciait. Les corps étaient tannés depuis longtemps. On ne craignait pas grand-chose. On pêchait à la traîne, on plongeait en apnée ou bien l’on se contentait de passer en rase-motte, tuba vissé aux lèvres au-dessus du fond sous-marin un peu inquiétant (toujours pour le petit).

Les enfants ne s’occupaient de rien. Les cahiers et les devoirs étaient oubliés, les lois furieuses qui allaient avec aussi. Deux jours d’entière liberté, deux jours accordés à la nature.

Le voyage commençait au moment où la petite embarcation se décollait lourdement du ponton. Les paroles étaient remplacées par le vrombissement du moteur de la coque en plastique. Tous inspiraient joyeusement l’odeur un peu enivrante de l’essence répandue en quelques gouttes épaisses sur le sol granuleux qui brûlait les yeux (sauf le petit qui plongeait dans les jupes de la mère, suffoqué par l’écœurante émanation).

 

Ce samedi-là, dans le bleu délavé, un calao transperça le ciel alors qu’ils embarquaient dans le bateau. Le cri étrange de la bête déchira l’espace et puis s’évanouit. La mère frissonna et vérifia une dernière fois qu’elle n’avait rien omis. Les gilets, la grosse bouée de sauvetage en plastique dur, l’eau si précieuse dès que l'on emporte des enfants avec soi.

 

Ce jour-là au retour, le bateau heurta un bille de bois qui flottait entre deux eaux. La mère, les enfants, le père, tous eurent à peine le temps de s’y accrocher que déjà le bateau coulait.

Les mains croisées et emmêlées à s’en griffer la peau, ils dérivèrent toute la nuit, chantant, riant, pleurant, le père distribuant régulièrement des claques au petit afin que ce dernier ne s’endorme pas.

Au petit matin, l’eau les rejeta exténués sur la plage.

Ils ne se donnèrent même pas la peine d’alerter les secours. Ils s’endormirent aussitôt les mains glissées les unes dans les autres. Sans musique. Il leur suffisait une fois de plus d’être vivants ensemble. C’était ça leur petite musique. Leur petite valse à cinq temps.

 

Rédigé par Fragon

Publié dans #écriture expérimentale

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Commenter cet article

l e b A b e l 27/07/2016 09:38

en bleu sépia, comme l'Ami 8.