Repêchage 1

Publié le 8 Juillet 2016

Repêchage 1

 

J'ai quinze minutes devant moi. Dans la cuisine, un cadre. J'ai 3 ans. La tête recouverte d'un chapeau de paille un peu trop grand, ourlé de cerises. C'est l'été. Le ciel bleu recouvre ma tête. Je ne suis pas venue dans cette maison depuis une dizaine d'années. Ils m'accueillent, chaleureux. On m'offre à boire, on me parle gentiment, on me prend en photo. Je vais avoir 18 ans le 9 août. Il y a des mots que l'on ne dit pas, des questions qui restent silencieuses. Je fais le tour de la maison. Je les connais si peu. L'ambiance est feutrée, l'atmosphère plutôt paisible même si je perçois que le moindre faux pas briserait l'équilibre. Chaque meuble est à une place choisie avec réflexion. Cela ne ressemble à rien de ce que je connais. Je laisse le bourdonnement des paroles derrière moi. Quel rapport mystérieux existe-t-il entre ma mère et eux ?

 

J'ai insisté. Il faut écrire quinze minutes. C'est le seul moyen de reprendre un peu confiance en moi. Trois ans de silence. Un peu chaque jour, cela devrait m'aider à contourner la difficulté. Mes doigts s'agitent et je sens déjà le désir de fuite qui m'envahit. Je n'ai fait que la moitié du chemin. Ça ne se bouscule pas au portillon. Je sais que je ce que je voudrais écrire est tout au fond, ratatiné, à vif, écrasé par l’inconscient en de fines couches, substrat indicible. Je ne sais par quel bout attraper ce qui voudrait bien se laisser saisir. La fenêtre ouverte est un appel à la dérobade.

Je ferme, c'est trop compliqué.

Je vais changer le point de vue. Il faut que je trouve une brèche pour m'immiscer sans faillir. Des ruptures comme autant d'incisions dans la pulpe d'un fruit. Ma mère ne veut plus donner son adresse. Elle a déménagé. Elle se cache sous l'ombre d'un point. Par déduction, on peut facilement savoir où elle s'est retirée. Mais elle m'a fait promettre de me taire. Je tiens promesse. La bouche légèrement tordue. Dans la cuisine, un autre cadre. C'est ma mère, le sourire éclatant. Les cheveux artificiellement bouclés comme ça se fait à l'époque. Je me demande à quoi ils pensent quand ils croisent le cadre. Ceux que l'on a aimés à un moment précis nous deviennent-ils vraiment totalement inconnus ? Je balaie du regard l'ensemble des portraits qui ponctuent le mur comme autant de cris sourds. Je cherche à relier les uns et les autres.

Serait-il possible que la source soit contenue dans une seule photo en noir et blanc ?

 

Je tiens bon. Je ne sais pas si cela va avoir un écho mais je tiens bon. Je parle dans le vide et je cherche à construire pour mieux vivre. Je ne tiens pas mes quinze minutes, c'est certain mais ce qui sort aujourd'hui sort plutôt vite et dans la nuit, je pense à la façon dont je vais pouvoir bobiner mes idées.

 

Ma mère a une vingtaine d'années sur la photo. Son rire partage l'arrière-plan en deux, légèrement de biais. Les couleurs sont pastels. Jaune très pâle et vert d'eau. Elle m'est parfaitement indéchiffrable. Je pense à ce qu'elle a dû vivre pour en arriver à ce qu'elle est maintenant. Loin d'eux, isolée, enfermée dans la lente répétition d'une douleur lancinante, incurable. La photo en noir et blanc, c'est son grand-père, mon arrière-grand père. Elle l'a à peine connu. Sa petite sœur encore moins. Elle doit avoir huit ans quand il s'écroule foudroyé. A peine aura-t-il eu le temps de mettre son chapeau au clou. En ce jour où ça bascule, il a la petite soixantaine. Celle qui te souffle dans l'oreille que tu pourrais commencer à mettre de l'ordre dans certaines affaires. C'est une vie plutôt rangée qui s'est affaissée au sol. Pourtant, c'est peut-être lui la source de tous nos ennuis. Un jour, il a été emporté par l'histoire. Celle qui vient chambouler ta vie avant même que tu aies pu lui donner ton avis. Il est parti travailler de l'autre côté de la frontière. C'était tout sauf un travailleur volontaire. Il va y rester un peu plus de trois ans. Pendant ce temps, les femmes de sa vie prennent le pouvoir. Il ne le sait pas mais cela va influer le cours de notre existence, cette prise de pouvoir en temps de guerre.

 J'ai pris de l'avance. Il y a en a un quelque part qui me pousse en avant. Juste comme ça, en me poussant un peu du bout du doigt. Je l'en remercie silencieusement.

 

Rédigé par Fragon

Publié dans #Repêchage

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emmanuelle grangé 02/08/2016 11:21

ça commence très bien, cette histoire - ce feuilleton - de famille avec ses personnages qui sans doute vont se déployer...

Fragon 03/08/2016 08:13

Merci d'avoir pris du temps pour moi.

dreux patrick 14/07/2016 11:25

très prenant....

Fragon 15/07/2016 20:45

merci !

fragon 14/07/2016 11:46

Tant mieux... c'est bien, ça m'encourage !

Bernieshoot 10/07/2016 15:39

un style d'écriture très intéressant, je vous souhaite la bienvenue dans ma communauté Livres Ô Blogs

Fragon 10/07/2016 18:42

Merci. Pour l'accueil et pour la remarque sur l'écriture.