Repêchage 11

Publié le 26 Juillet 2016

Repêchage 11

A l'ouest, le cimetière. À l'est, le soleil se lève à peine. Je reste silencieuse et les bras croisés. Depuis que je suis née, chacun y va de sa propre chronique. Ma voix en est l'un des échos sonores. Une fable très personnelle et discontinue. Je reconstruis l'histoire au travers du méandre de mes rêves et de mes déroutes. Je dégage mes cheveux et je plaque ma tête contre la vitre. Il se concentre. On parcourt une centaine de kilomètres. Sa conduite est nerveuse. Je sais qu'il affectionne les belles voitures stables et rapides. Il aime les Allemandes. Mais la voiture dans laquelle j'ai pris place est simple. Le confort et l'accessibilité sont devenus ses préoccupations majeures. Il a vieilli. Peu à peu, sa fragilité remonte en surface. Je le contemple les yeux mi-clos. Oui, la voiture est agréable et je n'y suis pas indifférente. Je glisse dans un demi-sommeil et me laisse porter.

On arrive dans une zone industrielle. L'aéroport est proche. Le ciel, traversé de cicatrices laiteuses, s'étend à l'infini. Il me suffit de cligner des yeux pour voir en pensée sourire en ce début de rotation, les pilotes aux lèvres serrées et aux idées paisibles. Mon grand-père prend quelques minutes pour retrouver l'endroit. Je m'approche.

Les cendres se présentent violemment compactées. On dirait une sorte de pierre bosselée, massive et aplanie par endroits. Tout autour, quelqu'un a disposé des galets. Il y a une tentative pour former un cœur. C'est grotesque. Le fou rire m'envahit. Je tente de le contenir en détournant la tête. Mon grand-père se tient devant l'arbre, la main droite posée sur la main gauche, en coque repliée. À quoi pense-t-il... Silhouette petite et trapue, immobile et pensive. Je me demande ce que je fais ici. Parle-moi d'elle. J'insiste. Je veux comprendre. Raconte encore.

 

Sahara Occidental. J'entrevois des paysages inconnus. La chaleur brûlante du jour dilate les peaux et enflamme les paupières irritées par les vapeurs des puits. Les hommes se serrent dans les nuits glaciales au cours desquelles les corps se rétrécissent. Tindouf. Algérie. 1956. Forage du puits Zemoul-1 (ZL-1). Indices d’huile dans les grès de l’Emsie. Amitiés viriles. Courrier postal. Lettres bleues sur papier avion. D'une finesse admirable. On pourrait les rouler pour en faire des cigarettes.

 

Les dunes forment des mascarets gigantesques qui barrent l'horizon. Certains jours, aucun souffle de vent pour apaiser les peaux fiévreuses. Au fil des semaines, le soleil corrosif arrache des soupirs de fatigue. Mais ils sont jeunes. Au matin, ils émergent des lits, frais et dispos. On alterne les forages d'exploitation et ceux d'exploration. On creuse pour trouver de l'eau. On creuse pour trouver du brut. Les têtes de forage s'activent. Un jour, l'eau remonte de presque mille mètres. C'est une eau fraîche comme une femme au sortir de la rivière.

 

En dehors des heures de travail harassantes, sans dimanche ni jour férié, le silence règne dans les « living quarters », on s'y épanche peu. Une fois par semaine, le camion de ravitaillement stationne à distance des derricks. Parfois, malgré les veilles minutieuses, il y a des accidents. Gare à qui se tient près du puits. Un grondement infernal et c'est une colonne de boue qui remonte à toute allure vers la sortie, sans que rien ni personne ne puisse contrôler sa force. Elle éructe en surface et se déverse à gros bouillons. L'air se charge d'une atroce odeur de gaz. Les cerveaux s'emballent, des cris retentissent. La boue de forage, trop légère a provoqué une explosion incontrôlable et mortelle. Les diesels s'emballent à éclater. Un colossal éclair balaie la plate-forme. La déflagration secoue le chantier, tout le monde accourt. C'est la mort. On rapatrie le corps, précédé d'un simple télégramme. Quelques mots - STOP – Ma grand-mère échappera au moins à cela.

Le sable emporte tout. Les rêves s'étirent paresseusement. Il patiente en fumant. Je l'imagine en short, torse nu, les mains gantées. Le livret de la caisse d’Épargne se remplit doucement, mais sûrement au fil des voyages. C'est dur. Mais ça paie.

La vie quotidienne s'améliore. Après la naissance de ma mère, ils déménagent. C'est une petite résidence. Un peu mieux qu'une HLM. Ma grand-mère est heureuse. Elle vit près de sa mère et elle a un chez-elle qui correspond à peu près à ce qu'elle peut espérer. Lui, il rentre trois semaines toutes les neuf semaines. Ma mère grandit sans trop de problèmes et la jeune accouchée se rétablit. Il précise. Dès le début de sa grossesse, elle est malade chaque jour. Vers la fin, son taux d'albumine extrêmement élevé a failli lui coûter la vie. Il ajoute encore. Elle l'a vraiment détestée cette grossesse. Elle l'a même haïe.

Je me demande si je dois croire les paroles d'un vieil homme. À la fin de sa vie, ma grand-mère haïssait sa mère, mais ma mère, non, ça, j'en suis presque sûre et je ne le crois pas. Et puis, la grossesse, ce n'est pas l'enfant.

 

Des images traversent mon esprit. Mes muscles se contractent. Fœtus expulsé. Pâle et transparent, parfaitement formé. Un garçon. Mon rêve me sidère.

 

Je n'ai pas visité beaucoup de cimetières mais celui-ci me paraît obscène. Je cherche à fuir du regard les fleurs qui se recroquevillent vaincues sous leur cellophane. Les plaques gravées et leurs confidences sentimentales beuglées en fausses lettres d'or me donnent la nausée. Les cendres laissées à nue sont répugnantes. Ma grand-mère ne peut pas être là. Notre déplacement ne sert à rien. Je hausse les épaules et après avoir saisi la main de mon grand-père, nous nous remettons en marche.

Ma mère est élevée par une jeune femme de dix-neuf ans dont le mari travaille au Sahara Occidental. Je me demande l'effet que ça fait de vivre ça. Je cherche à me rappeler les gestes de ma propre mère.

C'est loin et confus. Mes souvenirs se résument à ce qu'on a bien voulu me rapporter. Après la séance de naissance dans la piscine en plastique au milieu du salon, ma mère décide que je ne dois jamais être posée au sol. Elle apprend le portage et je reste collée à elle du matin au soir. La nuit, je dors dans le lit familial. Mon père est relégué dans la cabane qui protègent de la pluie les outils de jardinage. Ça dure quelque temps cette fantaisie. A l'âge de trois ans, elle me pose enfin à terre et m'oublie. Finie la maternité.

Je demande si ma grand-mère est maternelle. Mon grand-père grogne. A cette époque, on ne se pose pas trop de questions. Un enfant, ça se lave et ça se nourrit. Ça doit être propre et sentir bon. Ma grand-mère se débrouille tant bien que mal. Ma mère grandit, elle prend du poids, elle apprend à marcher. Il ajoute que les photos parlent d'elles-mêmes. Ce sont les premiers mois d'une vie dont il n'a aucun autre souvenir. Les larmes, les cris, les angoisses, il ne sait pas s'il y en a eu. Une famille, on gagne de l'argent pour la faire vivre. Il est fier de me dire que ma grand-mère ne travaille pas. Il le lui a promis le jour où ils ont décidé de se marier. C'est le cadeau élégant qui atteste son origine sociale. Il en crèvera de faim mais il ne le sait pas encore.

Pour l'enfant, on fait ce qui doit être fait et c'est bien comme ça. Un silence s'installe. J'attends. Il reprend. Quand il rentre, au tout début c'est souvent la fête. Ils sont jeunes, plutôt beaux et ils vivent au bord de la mer. Ma grand-mère est séduisante. Elle aime qu'on s'occupe d'elle. L'enfant est un accessoire. On la met dans le salon, le temps qu'il faut. Que pourrait-il me dire de plus ? Il accélère le déroulé des événements alors que je force mon imagination à projeter des représentations cohérentes. Il me faut aller chercher très loin. Je n'arrive pas à me représenter leur quotidien. Un jour, il se revoit encore en train de lire une lettre bleu pâle dans l'avion qui décolle sur une piste de fortune. Avec quinze jours de décalage, il prend connaissance d'une demande très particulière. Un enfant, elle veut une deuxième enfant. Est-ce que je réalise ?

Rédigé par Fragon

Publié dans #Repêchage

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Alain Henri 26/07/2016 12:10

Etrange voyage vers les cendres de la mère pendant lequel le grand père aime les allemandes et les pilotes du ciel ont les lèvres serrées et les idées paisibles.

Mais ce qui est plus étrange encore ce sont les cendres: "Les cendres se présentent violemment compactées. On dirait un(e) sorte de pierre bosselée, massive et aplanie par endroits."

Etrangeté des cendres de la mère concentrées en un météore-violence venu du réel de l'espace psychique.

A suivre donc ...

Fragon 27/07/2016 07:52

J'ai corrigé l'erreur d'orthographe.

l e b A b e l 26/07/2016 09:50

"Les cendres se présentent violemment compactées. On dirait un sorte de pierre bosselée, massive et aplanie par endroits."
Tout d'abord, j'ai revenir dans l'histoire et comprendre que "il" était le grand-père. Et puis dans cette zone industrielle — souvient en ces endroits il neige des déchets fins rejetés de cheminées invisibles —, je n'ai pas de suite compris quelles étaient ces centres.
C'est un peu comme si je m'éveillais dans la voiture, perdu pour un temps. C'est l'avantage du feuilleton, il force à tout lire, à détacher les moments comme on détache les syllabes, et son inconvénient, à détacher les syllabes, il faut repenser à en faire une phrase. Mais ce n'est pas un défaut, ou alors le pointillisme et l'art en entier avec ses sous-entendus est un flagrant délit de manques et de défauts.
Reconstruire avec application les a-peu près de la mémoire pour transmettre juste ce qu'il faut pour qu'un lecteur soit chez lui, sans jamais verser dans l'impudeur de dévoiler ce qui n'est qu'à soi.

Fragon 28/07/2016 09:49

ha !

l e b A b e l 28/07/2016 09:26

je ne dicte pas. Je sollicite Antidote !

Fragon 27/07/2016 07:52

Et j'ai fait un lien avec le précédent.

Fragon 26/07/2016 09:56

Tu dictes ton commentaire ?
Tu as raison, dans le précédent post, j'avais glissé la demande de visite au cimetière. En me relisant, je pense que je peux la décaler à la fin du repêchage 10. Cela permettrait de contourner la difficulté. Oui ?