Repêchage 5

Publié le 19 Juillet 2016

Repêchage 5

 

Je ne suis pas très âgée et je ne sais pas encore ce qu'est un chagrin d'amour. Quand ma mère reste murée dans son lit, les yeux dans le vague, je passe devant sa porte sans même lui adresser un mot. Elle dort des journées entières, les rideaux mi-clos, les draps bouchonnés autour de ses cuisses. La nuit, des bruits traversent la maison, je sais qu'elle fixe l'écran de la télé, la télécommande en main, à la recherche d'une vie qu'elle n'aura pas. Je n'y suis pour rien. Je suis née au creux d'une piscine en plastique en plein milieu du salon. Mon père filmait, ma mère riait. Mon frère et ma sœur hurlaient. Cela n'a rien à voir avec la mélancolie. Il y a très peu à manger dans le frigo, juste ce qui nous permet de tenir, à elle et moi, depuis que nous sommes seules.

Dans la lourde maison près du pont de pierre, les murs épais ont beau essayer de calmer le cœur écrasé, mon grand-père ne sait pas très bien comment survivre à tant de déception. Il n'a que vingt-sept ans. Il tourne en rond plusieurs nuits. Ailleurs, dans une autre chambre, une femme se demande si elle a bien fait de rompre. Ses ambitions lui soufflent un air élastique et inodore. Elle ne peut trancher mais maintient sa décision. Alors, un matin, il se lève, ouvre l'armoire, empile son linge à la va-vite et descend dans la cuisine annoncer sa décision. Il cherche à se montrer superbe. Le voilà qui se met à déclamer pendant que les femmes s'affairent. Elles préparent une trâlée de tartes aux mirabelles. C'est la saison. Il épousera la première femme qu'il trouvera à son goût. Il suffira qu'elle soit jeune et jolie. Le reste, il tire un trait. Les femmes compliquées, raffinées et avides, il les laisse aux autres. Dans la maison, c'est l'étonnement général. Les mains s'immobilisent. Un peu de farine tombe au sol. On grogne, on murmure, on bougonne. On n'y croit pas du tout à cette résolution. L'audace est considérée comme éphémère. Certaines gloussent derrière leurs grands tabliers noirs. Il se tait et se maintient magistral au centre de la pièce. Le silence qu'il impose calme les écureuils qui s'étaient mis à tourner comme des fous dans les esprits des femmes. Elles se taisent à leur tour. Tout est dit. On pense que le temps fera refroidir la décision. L'odeur des mirabelles caramélisées se dissipe en direction des corsages d'été. On se met à table joyeusement. On hausse un peu les épaules. On trinque, on donne l'accolade.

On lui accorde un peu de crédit et on l'accompagne au train. Direction les bains de mer, ça lui changera les idées.

Je décide de changer de pièce.

Rédigé par Fragon

Publié dans #Repêchage

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Bernieshoot 19/07/2016 18:12

l'atmosphère est chargée d'électricité .. il règne, mais ira-t-il au bout ?

Fragon 20/07/2016 09:15

Il y a deux façons d'écrire n'est-ce pas ? Inventer au fil de l'idée, programmer et dérouler. Je suis plutôt dans le second tout en étant empêtrée dans le premier ! arf ! que le personnage aille où il veut en fin de compte. Merci pour le com.

l e b A b e l 19/07/2016 09:58

Hier, il était 9 h 26, aujourd'hui 8 h 22. Donc, cette femme vole le temps d'écrire au début de matinée. Et en ouverture de son présent, elle laisse remonter le passé, en sachant qu'il finira sur le lit, et quel état ! Tout est féminin dans tes mots : c'est affaire de deux femmes seules ! Combien tu sais choisir de nous empeser dans un air lourd, épais plein de l'ancienne vie d'une famille où malgré les mots on se parlait déjà peu…

Fragon 20/07/2016 09:15

j'avais compris !

Fragon 20/07/2016 09:15

C'est une jeune fille ! pas une femme ! :)