Repêchage 8

Publié le 23 Juillet 2016

Repêchage 8

 

Je fais un rêve. Dans le bois veiné de la table de la cuisine, une succession de trous comme percés à la Dremel ©. Ça ressemble à une carte au trésor. Alors même que je ne sais pas que je rêve, je m’affole. La table est gâchée. Les trous profonds. Le sillage bossu et sinueux.

Qui a pu faire ça ?

 

 

Le lendemain, je me lève en écho aux pas qui résonnent dans le salon. Les volets sont encore clos. Les fenêtres laissées ouvertes pour la nuit laissent passer une humidité presque automnale. Il a plu. Quelques fruits sont tombés à terre précocement pourris. Le cérémonial du matin est minuté et parfaitement chorégraphié. Le thé fumé, un Lapsang Souchong dans la théière de terre cuite. Pas de sucre. Un bol de céréales. Une cuillère en argent, pour le principe. On ne parle pas ou si peu. Je laisse le temps au temps. Je tente ma chance un peu plus tard alors qu'il me montre de nouvelles fleurs au fond du jardin. Il se met à remplir un grand arrosoir à la fontaine. C'est une grande fontaine en fonte, émaillée d'un vert profond. Il m'explique sa provenance. Il en est fier.

L'accouchement s'est mal passé. Ma grand-mère est dans un état lamentable. Une femme-enfant dépassée par les événements. Imagine. Elle n'a que dix-huit ans. Son imagination bridée se révèle incapable de mettre des mots sur ce qui vient de lui arriver. Il n'y a pas de cadeaux, pas de fleurs. Pourquoi y aurait-il des fleurs puisque l'enfant est suspendue dans un entre-deux-rives ? Ma grand-mère pleure. Elle ne sait faire que ça. Après le vert de l'éclipse, c'est le gris des journées de février. La pluie est froide, les bâtiments plongés dans une ombre malsaine. L'enfant est placée en couveuse. Il y fait chaud et humide. Le bruit est assourdi par les parois de verre. Les membres sont maintenus, la tête recouverte d'un voile de coton. On l'intube. C'est une machine à remettre en route. Mon grand-père est mal à l'aise. Il s'arrête près de la glycine blanche. J'attends. Le jour de la naissance de ma mère, il a pris une décision. Puisqu'il en est ainsi, il préfère que personne ne voit l'enfant, ma grand-mère en premier ; tout cela pour lui éviter une peine qu'il juge inutile. Ma mère reste seule dans sa couveuse. Ma grand-mère n'a pas le droit de la voir. Elle rentre donc chez elle. L'enfant reste, respiration saccadée, yeux clos fermés. Je me force à me représenter avec le peu que j'en sais, le début de ses souffrances. Le silence qui suit la confidence est un peu lourd. Mon grand-père essaie de croiser mon regard. Je me dérobe. Je n'ai pas envie de partager ce moment avec lui. Le sentiment d'abandon me submerge totalement. Il maugrée. C'est une grosse erreur. Il s'en rend compte aujourd'hui. Il cherche à se dédouaner. C'est l'époque, tu comprends. L'époque. Une jeune femme qui met 48 heures à accoucher d'une enfant presque mort-née et qu'on lui retire sans qu'aucun lien ne puisse se créer, ça se résume à ces quelques mots. Une époque.

A 950 km d'ici, ma mère dans ses draps tire-bouchonnés se retourne. Elle rêve en position fœtale qu'une main maladroite se pose sur son thorax bombé et la tapote d'un doigt d'une douceur inouïe.

Rédigé par Fragon

Publié dans #Repêchage

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emmanuelle grangé 02/08/2016 12:32

magnifique 8 !

Fragon 03/08/2016 08:13

:)..... no comment.

Bernieshoot 23/07/2016 14:35

l'époque est souvent un exhutoire

Fragon 24/07/2016 08:50

Je ne sais pas. L'époque est un mot très réducteur, en fait.

l e b A b e l 23/07/2016 10:06

A 950 km … Voila les pages précédentes reliées. Il n'y a que deux types de douleurs : douleurs d'enfantement et douleurs d'agonie. Le pire doit être quand les deux s'emmêlent.

Fragon 24/07/2016 08:51

Et encore, il est prévu d'emmêler bien plus tout cela ! :)