Repêchage 9

Publié le 24 Juillet 2016

Repêchage 9

 

J'ai un peu froid. Je me retourne sur l'oreiller de crin. Les draps ornés de leurs monogrammes crissent dans la pénombre. C'est une nouvelle journée qui commence et je ne sais pas si j'ai le courage d'aller plus loin. Dans mon demi-sommeil, des sons inarticulés et plaintifs se superposent aux cris de ma mère qui, quand elle ne dort pas, abrutie par les médicaments, frappe du poing les murs de la maison. J'aimerais bien m'arrêter là. Chaque élément à une place. Le bébé dans sa couveuse, la mère couchée dans son lit, le grand-père au fond de son jardin, la grand-mère réduite en cendres sous un pin quelque part au bord de la mer. Mais les articulations criardes ne me conviennent pas. Les ombres se lèvent et passent devant la fenêtre toujours ouverte. J'écarquille les yeux, je saute sur le moindre son. Ce matin, les mots renâclent à se laisser prendre. Mon cœur s'agite. Je dois rester paisible et m'entêter. Je suis le fil.

Je n'en saurai pas plus sur la période couveuse. Même si je suis à la recherche de quelque chose, je ne veux pas blesser et je n'ai aucun désir de sentence. Je tisse quelque chose pour pouvoir me redresser et poursuivre mon chemin. Mon grand-père reprend sa confidence. Il réduit les événements. Il cherche à conclure. Il se fait lapidaire. Voilà pour les débuts de ta mère dans la vie. Silence.

Son départ de la maison près du pont de pierre a eu pour conséquence un arrêt immédiat des études. Versions et thèmes ont été relégués au placard. Les grands auteurs sommeillent au fond d'une malle sous le cliquetis d'une roue à aube. Désormais, il n'est qu'un simple col blanc. Les jours s'empilent les uns après les autres. J'interroge un peu. Je n'arrive pas à savoir s'il se sent déclassé. J'insiste. Je pose des questions. Il m'accorde quelques informations supplémentaires. Il est embauché dans une boîte de forages pétroliers. C'est le temps des vaches maigres. L'argent manque. Il n'a que trois cigarettes à fumer par jour. Il insiste bien. Tu entends, trois cigarettes, pas une de plus. Il demande à partir au Sahara Occidental.

Ça ne représente rien pour moi, ces trois cigarettes. Je fronce les sourcils. A cet instant, je sais combien je ressemble à ma mère. J'ai les mêmes yeux un peu proéminents, la même peau très pâle, le cheveu épais et raide. Mais l'enfant ? je lui demande. L'enfant ? L'enfant pousse tant bien que mal. Elle a des problèmes de santé. Sa vue est catastrophique. Cataracte et glaucome. Double peine. La cécité à court terme. Il faut réagir et vite.

 

J'ai mis une heure. J'ai l'impression de ne pas avoir avancé d'un pouce. La barrière me semble infranchissable.

Rédigé par Fragon

Publié dans #Repêchage

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

l e b A b e l 24/07/2016 10:34

Ça y est, la machine semble montrer son type : c’est un road movie intime, une chasse à l’humain dans le désert. Dans les tissus brodés, le thé et la maison de famille, dans les bonnes manières, et une rédaction minutée, la dernière phrase sonne comme le constat d’un privé à son employeur.

Fragon 25/07/2016 07:13

Je t'ai dit que j'ai eu un mal de chien pour ce passage. Et ce matin, itou. ça grince...

Alain Henri 24/07/2016 09:04

Belle constance matinale pour l'exercice d'écriture. Dans ce repêchage 9 on a du mal à comprendre qui est concerné par la fugue familiale.
Amicalement

Fragon 24/07/2016 09:27

Je viens de corriger. Oui, en effet, aucune allusion précédente ne pouvait en orienter la signification. Merci.