Repêchage 15

Publié le 4 Août 2016

Repêchage 15

Deux jours que je tourne autour du clavier sans rien écrire. Les cauchemars se sont amplifiés. J'ai peur de m'égarer. Les lumières clignotent par intermittence. Vert, rouge. Rouge, vert. Vert, tout est clair, rouge, rien ne bouge. Je m'enlise.

 

La violence des paroles qu'il prononce m'étonne. Sa bouche en est déformée. Dans cette histoire étrange, la seule qui a survécu, c'est elle. La salope. Sa-lo-pe. Je tourne le mot plusieurs fois dans ma bouche rose et sucrée. J'en connais la signification. Je traduis mentalement, cherchant à soupeser les deux termes. Bitch. C'est plus court, plus simple. Un joli raccourci sonore. Depuis mon arrivée, j'apprends au fil des jours que mon grand-père n'est pas un partisan des nuances. Ma mère est une folle, mon arrière-grand-mère une salope, ma grand-mère, une femme rongée par la dépression. J'aimerais davantage de douceur. Les certitudes m?embarrassent. Je me répète silencieusement la qualification assassine. Ce mot râpe sur la langue. Laborieux, âpre. Il instille des pensées mauvaises. J'en demande un peu plus, espérant obtenir une gradation dans le portrait.

J'apprends que mon arrière-grand-mère survit au fin fond d'une combe, loin, très loin d'ici, entourée de buissons inextricables et épineux. Recroquevillée, la peau décolorée par un vitiligo dévastateur, Il ricane. Dans le maquis ! Est-ce que je me rends compte ? Il insiste. Je n'y connais rien en latin, mais il m'assène ma première leçon. Maquis, ça vient de Macchia, lui-même dérivé du latin macula, tache. J'opine bêtement. Il glousse. Après des années tropicales, la vieille a quand même trouvé un endroit pour finir de griller au soleil. Chaque année, l'invasion se répand sur son corps décharné. Dans le miroir, elle les voit s'élargir au fil du temps et se regarder devient une expédition punitive.

La salope les a tous enterrés. Il rectifie. Enfin façon de parler, parce que pour ma grand-mère, d'ailleurs, il y pense, elle n'a pas daigné se déplacer. Elle s'est contentée d'envoyer des fleurs. Exactement la même chose que pour les anniversaires. Pas plus, pas moins. Des fleurs et pas un mot. À personne. Non. Il secoue la tête avec réprobation. Au téléphone, quand au bout du compte elle a réalisé qu'elle venait de perdre la seule enfant qui lui restait, elle a seulement gémi. Qui s'occuperait d'elle désormais ? Et ses petites filles ? Hein, pourquoi ne lui téléphonaient-elles jamais, hein ? Que leur avait-elle fait ? Hein ?

Je perçois qu'il cherche à reproduire la voix. Il tord sa bouche, prend un air larmoyant. Ça me paraît raté.

Je réalise soudain que ce truc, je l'ai déjà entendu quelque part. Hein... Hein... Hein.... ça remonte à plusieurs mois. Ce « hein » répétitif, mon grand-père ne sait pas l'imiter. Ma mère, si. Elle rit comme une folle dans la chambre aux lourds volets fermés au soleil de la rue. Alternativement, elle se lève, s'écroule de rire sur son « waterbed » de mauvaise qualité puis se relève et reprend de l'élan. A force, son peignoir déchiré s'enroule sur ses jambes et elle s'arrête, les mollets sciés par les pans du tissu meurtri par les pressions répétées. Hein...Hein... Hein...

 

Rédigé par Fragon

Publié dans #Repêchage

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Alain Henri 05/08/2016 12:23

Et tu le diras à tout le monde, que c'est une salope, qu'elle faisait la vie pendant que j'étais au front... Je la maudis, t'entends, et je voudrais qu'elle crève comme moi, avec son type (DORGELÈS, Croix de bois, 1919, p. 235).

Salope serait, dans la fiction biographique, l'un des signifiants de la malédiction, du mal dit en attente du bien dit. Je pense parfois que les signifiants de la malédiction sont les véritables moteur de l'écriture lorsqu'ils passent de l'ingestion orale à autre chose, à une autre organisation des pulsions archaïques. L'écriture est, en ce sens, l'introduction d'une autre loi, une loi humaine contre la loi meurtrière des pères auto-fondés c'est à dire fous (le centre de la folie qui irradie littéralement les générations se situant en ce point de la folie des pères). Et l'humanisation est de toute évidence du côté du féminin, côté qui n'appartient ni au côté homme ni au côté femme.

(Petite dérive de lecture) ...

Fragon 07/08/2016 09:36

Merci pour la références et le reste. Je suis en train de retravailler quelques passages. Dont le 11 qui ne me plaisait pas dans son style. La folie des pères est un éclairage inattendu pour moi. Sachant que je vois cela comme un pb de femmes. Mais à y penser et quand vous aurez la suite, c'est vraiment intéressant en effet.

emmanuelle grangé 04/08/2016 11:47

deux jours sans pouvoir écrire... ça donne du nanan ! je te disais que j'allais tout relire: je vais relire mais d'ores et déjà je pense ce matin avoir assez bien lu sans doute parce que tu ne lâches aucun des personnages, aucune atmosphère. et pourtant, si j'avais ici mon imprimante, je pourrais feuilleter et te dire plus précisément...

Fragon 07/08/2016 09:37

Oui, le papier, le papier. Mais je suis déjà dans la réécriture de certains passages et ça, toi tu le verras en son temps sur le papier. pour être informée des commentaires, je ne sais pas. Je crois que quand tu balances quelque chose, tu peux cliquer être informée de... :) Donc, là, je parle dans le vide !

emmanuelle grangé 05/08/2016 12:07

jusqu'au papier, oui oui oui ! (zut, je ne suis jamais avertie lorsque tu re commentes...)

Fragon 05/08/2016 08:36

Te bile pas, tu pourras toujours me faire une relecture ! Je t'enverrai le doc. papier... je ne sais pas jusqu'où je vais pouvoir aller :)

dreux patrick 04/08/2016 11:11

tout semble si justement saisi et cette quête, cette oreille tendue, qui se relance dans les voix, les mots, me fait penser à ce que j'essaie difficilement d'entreprendre depuis quelques années, se déprendre des voix qui hantent et font écho pour trouver la sienne sans succomber au sanglot.... j'admire le ton, la démarche, et la présence de votre voix....

Fragon 05/08/2016 08:38

Merci. Vous pouvez imaginer combien c'est réconfortant et encourageant de lire ça. Je crois que de toute façon, une réécriture est toujours nécessaire mais je la fais à distance et sur le papier. Je corrige et nuance au fur et à mesure dans les post précédents ce qui peut m'arracher l'oeil, une fois l'enthousiasme d'avoir réussi à composer quelque chose :)

l e b A b e l 04/08/2016 10:33

Tant de violence contenue, avec des indications de décor qui font penser à des diapositives anciennes visionnées à vive allure...

Fragon 05/08/2016 08:38

J'avais pas pensé aux diapositives ! en voilà une idée !