Les adresses à vivre 11

Publié le 30 Juillet 2019

Chapitre 11

J’ai neuf ans. Trois ans auparavant, elle reçoit un télégramme bleu. Son père vient de mettre fin à ses jours. Il se trouve dans la cuisine. Il déjeune avec ma grand-mère quand, soudain, il se lève et après un laconique « maintenant, ça suffit », il se rend dans la salle de bain et se tire une balle dans la tête. À cette époque, personne ne propose d’explication rationnelle à son geste. C’est un homme rond et affable, sans dettes, sans ennemis. L’histoire s’arrête là. Mon père rencontre ma mère sur une plage. Elle a dix-huit ans. Elle vit chez ses parents. Elle est apprentie coiffeuse. Elle passe le balai et fait les shampoings. Son avenir est radieux. Elle est fille unique. Enfin, c'est ce qu'elle lui annonce. Toute vérité n'est pas bonne à dire.

C'est la plus jolie femme du groupe. Une petite brune attirante. Les cheveux courts. Le short amène sur des cuisses ravissantes. Ils décident de se marier. Scandale. À cette époque, on hurle à la mésalliance. On lui refuse la bénédiction familiale. Ma mère vit dans une seule pièce avec ses parents. C'est la fille d'un marin-pêcheur. Elle a passé son enfance en tablier noir à manger des tartines de pain beurrées au gras. Elle est pauvre, inculte et n'a aucune ambition. Il sera Pygmalion.

Un soir, il la rattrape par la chemise. Elle a déjà enjambé la balustrade et s’apprête à se jeter dans le vide. Je n’ai jamais aimé le balcon de l’aile ouest.

Je me dois d'imaginer à quoi ressemble un couple dans les années quarante. Ils ont un enfant. Une petite fille d'environ cinq ans. Dans leur cuisine, on trouve peu de choses. Une table carrée, une nappe cirée, quatre chaises. Un buffet vert pâle en formica. J'aime bien le vert, quand il est pâle ou amande. C'est une couleur très douce sur laquelle toute forme de violence s'imprègne de façon sensationnelle. Les bols du petit déjeuner sont en terre émaillée. À l'instant où l'on se met à boire, il faut éviter les bords ébréchés dans lesquels les saletés se concentrent. Leur seul luxe se résume à une tablette en marbre blanc recouvrant la partie inférieure du meuble. C'est la mode des rayures et des pois. Elle ressemble à toutes les jeunes femmes de son époque, la jupe légèrement au-dessous du genou, la taille cintrée, la blouse rentrée. Pour sortir, elle endosse une veste aux larges épaules, très ceinturée. Le dimanche, elle enserre ses cheveux dans un turban. Elle se déplace sur des semelles compensées. Une vie de tous les jours paisible. Quand la guerre éclate, il est l'un des premiers à subir le service du travail obligatoire. Il y reste trois ans.

Tout ce que mon père sait se résume à cela. À son retour, ce n'est pas une fillette, mais deux que l’homme aperçoit en franchissant la grille du jardin.

Elles ont trois ans d'écart. Un portique bricolé se dresse dans le fond du terrain. L'assise des balançoires est devenue lisse, galet de bois patiné par les jupes des petites. La peinture des poteaux est décolorée par endroits. La plus jeune repose sur les genoux de la plus grande, enchantée par la vitesse pourtant très mesurée de celle qui l'entraîne. Les pieds volent, les rires pointillent le ciel et le feuillage des aulnes frémit sous le vent de mer légèrement salé. Les fleurs sauvages du jardin surveillent. Les fillettes ont aperçu la silhouette de l'homme avant même qu'il ne franchisse le portillon et elles commentent en silence ce qui arrive. J'essaie de me mettre à sa place. Peut-il être au courant au moment où il entre dans la cuisine ? Des lettres ont-elles été échangées pendant cette période et qui auraient atténué la découverte ? Je pense à mes grands-mères. Elles ont vécu toutes les deux une situation identique : leurs maris, prisonniers de guerre. Deux femmes totalement opposées qui ne se rencontreront jamais, même pas lors du mariage de leurs enfants.

La nuit est longue. Les explications confuses. Les justifications tremblantes. Quelques jours passent. L'homme tergiverse, mais refuse d'accorder le moindre regard à ma mère. Il s'enferme dans sa colère. Les sourires qu'elle lui envoie n'y feront rien. Un matin, c'est le départ avec l'aînée à la main. Une sorte de monsieur Madeleine de bord de mer, mais à l'envers. La trahison coûtera cher aux deux femmes. La déchéance parentale sera prononcée. Ma mère perdra sa sœur sans aucune explication. Elle disparaît du jour au lendemain. Je ne sais où se trouve son père biologique à cet instant.

Ma grand-mère se débrouille. Elle commence par lui donner un nom. À l’école, ma mère s’appelle comme l’homme qui est son père. Elle ne comprend pas que ce n’est pas le sien, celui que la loi a prévu de lui attribuer puisqu’elle est une enfant adultérine née au sein d’un couple légalement marié.

Je ne sais pas si quelque chose a filtré. J’apprends très tard que le jour de son mariage avec mon père, l'officier de mairie s'adresse à elle et elle ne réagit pas. Le nom qu’on prononce lui est inconnu. Sa mère doit lui dire de qu’il s’agit. Elle découvre à dix-huit ans qu’elle porte le patronyme d’un homme dont elle n’a aucun souvenir. Ses parents n’entreprendront pas de démarches pour régulariser sa situation. Ils invoqueront le manque d'argent. Elle s’en rendra malade et lui, il râlera une fois de plus. Des conneries tout ça. De l'argent, plus tard, ils en auront et pas qu'un peu. Saleté de femme ! Une vraie salope oui.

Le salon est isolé du couloir par une porte vitrée sur son côté droit. Tard, le soir, alors que nous sommes couchées, je me relève et je viens m’agenouiller en silence derrière la vitre pour voir ce qui passe à la télé. L’enjeu est de tenir le plus longtemps possible. Un cri étonné et me voilà surprise, contrainte de retourner dans ma chambre et sommée d’y rester. Quelquefois, je surprends des conversations qui ne me concernent pas. C’est une porte qui laisse passer la réalité.

Après l’âne, il essaie de lui glisser un chat récupéré on ne sait où. Elle s’apitoie. Mais elle réalise qu’il la roule dans la farine. Très vite, les objets valsent. Elle ouvre une valise, y introduit ce qu’elle peut, et tout en maintenant la porte de la main droite, de la main gauche, elle envoie valdinguer le tout sur le palier. Deux minutes après, l’animal suit le même chemin. Quelques semaines plus tard, c’est au tour de ma sœur, quelques mois encore et c’est le mien. On se débarrasse de sa douleur comme on peut.

Il est important de réfléchir à ces portes que l’on ouvre et puis que l’on rabat derrière soi dans un claquement sec. J’opère un dernier tour/une dernière rotation, laisse glisser ma main sur le vantail à la rencontre de l’acier froid et métallique. Je sais bien qu’il me faudra revenir à un moment ou à un autre.

 

Un téléphone en bakélite gris pâle devient notre commissionnaire. L’appareil est verrouillé à l’aide d’une clef. C’est l’époque où l’on demande encore la permission avant de l’utiliser. Impensable aujourd’hui.

Après d’innombrables soubresauts, ils se séparent, lui ailleurs, elle ici, maigre comme un coucou, le cœur en lambeaux. Elle décide de nous éloigner quelque temps. C’est l’été. Nous grimpons dans sa voiture et elle nous emmène en vacances. Je me demande encore à quel moment lui vient l’idée de nous faire quitter la route, une bonne fois pour toutes. Elle hésite. Le coup de volant intervient à temps. Nous l’échappons belle. Elle le revendique quelques années plus tard pour mettre en relief sa douleur.

Rédigé par Fragon

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