Les adresses à vivre 5

Publié le 30 Juillet 2019

Chapitre 5

Transformation du décor. Impossible aujourd'hui d'établir le lien qui permet enfin notre accession à la propriété. Le costume demeure, la chemise aussi et seule la cravate change. Plus moderne. Plus fantaisiste. Ses cheveux s’allongent. Ça lui restera, ces envies de couleurs et de fleurs. Droit, mais pas trop rectiligne. Il a rempli sa serviette. Il part désormais cinq jours sur sept. Quel coup a-t-il réussi pour nous permettre de nous hisser un échelon plus haut ? En tous les cas, on y est. C'est un vrai parc de six hectares. Ils ne seront pas toujours là, mais, pour l'instant, les pins y trônent et le silence y est roi. Les caves sont également remontées au rez-de-chaussée. Fini le linge mis à sécher en catimini. Il n'y aura plus de crainte à descendre l'escalier noir frissonnant de béton dont l’odeur tenace met du temps à se dissiper et pique les narines. Un relent froid et humide, minéral. Deux garages à vélo jouxtent l’entrée de l’immeuble. Un interphone rédhibitoire tient à cœur son rôle de veille. Il faut désormais montrer patte blanche. On entend rester entre-soi. Les voyageurs de commerce et les vendeurs de tapis n’auront plus qu’à passer leur chemin. 

Rien n'est terminé. L'eau courante n'est pas installée. On descend les cinq étages une fois par jour. Le robinet entoupiné de chiffon empêche le gel. L'ascenseur n'est pas encore en service. Ils choisissent donc les papiers peints et la couleur des murs. Blanc dans le couloir, la cuisine, la salle de bain. Immaculé aussi, le réduit qui aurait dû être une minuscule salle d’eau aveugle. Las, il est immédiatement transformé en placard de rangement. On essaie de négocier. Aucun intérêt. Luxe inutile. Trois chambres. Ça fait une de plus que dans le logement précédent. Chacun aura la sienne. Ma sœur a réclamé son indépendance alors que j’avais imaginé une chambre d’ami. La déconvenue est de taille. J'ai beau pleurer, c'est la rupture. La paire est brisée. La porte bouclée même si dépourvue de clef. Nous voici répartis les uns presque loin des autres. C’est une période de grands sacrifices. Il faut faire attention à tout. On est déjà une famille écologique sans le savoir. Pas de restes, pas de gaspillage. Le frigo est parfaitement lisse et vide. Il rutile. Elle prend l'habitude d'éteindre le gaz dès qu'on ne s'en sert plus. Le bain, c'est le même pour tous. Une fois par semaine. C'est lui, quand il rentre, qui y plonge le premier. Il écarte la mousse bleue de l'Obao. Nous n'avons pas la chance de repousser de nos mains l'écume vaporeuse. Nous nous battons pour savoir qui y glissera à son tour et évitera les résidus grisâtres. Malheur à moi si je m'accorde la licence innocente d’y faire pipi quand, trop rapide, j'ai omis de prendre mes précautions. Il s’agit des jours où l'eau y est encore bouillante ou plus souvent refroidie, déclenchant une envie irrépressible. Il fait vraiment trop frais pour ressortir et je redoute trop que ma sœur prenne ma place. Il existe des moments de fête, rares, où l’une d’entre nous obtient un bain exclusif. La fièvre n’est pas loin. Pas de chance pour moi, je ne suis jamais malade et je peux compter sur une seule main, les fois où dans ma vie, le thermomètre a eu la folie de dépasser 37,5°. On est bien assez grandes pour comprendre. Neuf ans et six ans. Les parents dans la chambre, principale l'aînée dans la moyenne et moi dans la petite. Boucle d'or n'est pas très loin. Les ours non plus. Tant qu'à me perdre… La psychanalyse attendra.

Rédigé par Fragon

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