Les adresses à vivre 8

Publié le 30 Juillet 2019

Chapitre 8

Dans les placards, peu d’habits. Les piles sont rectilignes. Les tenues parfaitement pliées, lissées du plat de la main. C’est une femme qui ne perd pas de temps. On se dénude, elle attend que les vêtements soient regroupés puis elle lave, étend, repasse en un tour de main. Il ne s’est rien passé. Quand, après être rentrée de vacances, elle m’appelle et m’annonce satisfaite qu’elle a déjà tout fait, elle insiste sur le tout dans un grand rire. Le linge sèche déjà sur le fil du balcon, légèrement en dessous de la ligne d’horizon afin que personne ne puisse voir ce qu’il y aurait à voir. Moi, j’en suis encore à défaire les draps de sa chambre.

Au cours de la semaine, elle fait tourner les culottes petit-bateau, blanchies à l’eau de javel. Deux paires de chaussures, une paire de bottes. On se les partage.

C’est une vie simple et bien réglée. Nous mangeons des gratins de cardes et des coquillettes au jambon. Une pomme, un yaourt nature. Les bananes restent chères. Elle nous propose presque toujours la même chose. L’hiver, un plat, un accompagnement. Pas d’entrée. Un fruit. L’été, une salade composée. Tomates, œufs durs, concombre, thon. Un paquet de chips. Une bouteille de Pschitt orange ou citron. Pas de chocolat. Au goûter, c’est du pain et du beurre, saupoudré de cacao ou de grains de sel. Elle n’aime pas les plats compliqués et n’a pas beaucoup confiance en elle. Aucun livre sur l’étagère, mais une boite en plastique rouge dans laquelle elle collectionne avec application, chaque semaine, des recettes. Le magazine offre à ses lectrices averties une page de quatre fiches détachables. Avec précaution, je cerne des deux pouces et des index la ligne crantée tout en tirant la langue. Si mes doigts s’égarent, c’est la catastrophe. La fiche est bonne à jeter. Elle commande des protections en plastique très fin. Un peu plus tard, une batterie d’onglets à intercaler, viande, poissons, desserts, sauces.

Je l’ai conservé le tout même si je ne m’y réfère jamais. Les adresses forment des constructions très particulières. Elles s’orientent en zones d’ombre et de lumière et le temps qu’on y passe entraine une sédimentation d’informations contradictoires.

Si rien ne change dans l’agencement du mobilier, le monde extérieur entre en collision avec celui de l’intérieur. Peu à peu, le rythme régulier des retours devient chaotique. Un chat envahit l’horizon. Des portes claquent et des conflits éclatent. Elle maigrit de façon effrayante et les mégots s’entassent dans les cendriers. Nous restons plongées dans le silence. Tout doit être deviné.

Un mort par accident de voiture m’aiguille sur une fausse route. Je m’étouffe. Je n’ose pas poser de questions.

Je ne comprends pas ce qui se passe. Elle pleure du matin au soir et la nuit, elle se tient des heures devant la télé qui grésille en une myriade de pointillés noir et blanc.

Ma sœur me traine par les cheveux sur les carreaux lisses des plaques de lino. Je lutte pour me libérer. À grands coups de pied, je réussis à m’échapper. J’ai l’œil et le nez plissés. Les bras croisés et les mains glissées sous les aisselles. Comme il n’y a pas de témoin, je ravale ma morve et n’essaie pas d’obtenir justice.

Si je tente de défendre ma cause, elle ment. Si j’insiste, elle se met en convulsion et s’écroule au sol, les yeux révulsés. Ses mains et ses jambes, agitées par une danse étrange. Je ne vois plus que leurs dos au-dessus d’elle.

Je m’éclipse dans ma chambre et me pelotonne dans le grand fauteuil.

Je réfléchis à mon avenir. Un lit à une place, un coffre à jouets en paille tressée et deux portes de placard blanches avec à l’intérieur un miroir fixé à l’aide de quatre pattes à glace rondes. Je me plante bien droite face à mon reflet. Je bloque ma respiration. Et je regarde attentivement si je grandis. Je suis persuadée que l’on me trompe. Je crois dur comme fer que c’est encore une invention des adultes. Je reste aux aguets pour saisir la moindre transformation.

Une architecture savamment orchestrée sur un monceau de contes mensongers. L’édifice est fragile, les apparences trompeuses. Un ensemble hautement inflammable. Il suffit d’une allumette et tout s’effondre. Sur les tables de chevet, on pose de petits objets. Un coffre à bijoux garni de velours noir et, qui contient pour l’époque, deux montres hors de prix. La première est d’or, la seconde d’argent. Je n’ai pas le droit d’y toucher. Ma sœur non plus.

Des années plus tard, je récupère le tout sans savoir ce que je pourrais bien en faire. Mon père grogne. J’apprends qu’il me reproche d’oublier que j’ai une sœur. Culpabilité. 

Rédigé par Fragon

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