Les adresses à vivre 9

Publié le 30 Juillet 2019

Chapitre 9

Le dimanche, nous avons l’autorisation d’ouvrir le précieux coffret. Je suis fascinée par les deux montres, mais surtout par trois pierres du Brésil. Les deux premières, très grosses et très bleues attendent on ne sait quelle fortune pour être serties et arborées au grand jour. À leur côté, une améthyste Brejinho. Leur présence est un mystère que je ne peux expliquer. Je les fais glisser d’un coin à l’autre puis caresse du bout des doigts les merveilles. Une médaille, une croix ornée de perles de nacre, une mèche de cheveux. Je m’empare délicatement de chaque objet précieux, le porte au plus près de mon regard, hume la matière comme si elle pouvait me confier son secret. Cette richesse que l’on ne montre pas m’impressionne un peu. Je remets tout en place et laisse retomber le couvercle.

C’est une joie d’entrer ici. Je les admire alors qu’ils se tiennent assis dans leur lit. Elle, à gauche, savamment décoiffée. Lui, à droite, torse nu et la montre posée sur la table de nuit. Ils ne fument pas dans cette chambre. Je m’y faufile, je m’immisce.  De temps en temps, on apporte le petit déjeuner sur un plateau. Auparavant, on aura glissé au four une paire de croissants dont la pâte a été enroulée de force dans une cannette en carton. Il nous faut être adroites pour en dérouler par torsion le cartonnage de façon régulière. Nous savons qu’à la moindre erreur, une bulle de pâte percera de façon anarchique la fine ouverture et qu’il nous sera impossible de détacher les croissants/les formes/selon les pointillés. On se retrouve avec une bouillie dont les triangles sont devenus des arrondis informes/amorphes. Si ça fonctionne, ce sont les bons jours.

Je suis la moins sage, toujours à rire et à faire le clown. Je m’imagine diva, cantatrice, enfant précoce maîtrisant son art. Alors, à l’instant où je lève la main pour frapper à la porte, je me mets à chanter à tue-tête la publicité des fameux croissants congelés. Le plateau se déséquilibre d’un seul mouvement. Je me tends pour rattraper ce qui peut l’être. Les croissants giclent et les bols atterrissent sur la moquette. Ils sautent sur leurs pieds et, dans les grognements d’usage, me grondent avec douceur tout en ramassant ce qui peut être sauvé. On refait du café et on se contente du pain de la veille qu’on aura pris le soin de griller.

 

Sur la commode de la chambre principale, on a déposé un jouet particulier qui ne nous est pas destiné. C’est un petit âne en bois articulé et lissé comme du velours. Il nous faut glisser le pouce sous la base et enfoncer légèrement une rondelle de feutrine pour voir les pattes se plier et la bonne bête paisible pencher la tête sur le côté. Un petit coup de pouce de plus et le voilà qui se met à danser la gigue. Les élastiques se tendent. L’âne se contorsionne. On rit beaucoup. On le convoite. On ne nous laisse pas le temps de le casser.

 

Plus loin, très loin, même pour nous qui sommes encore petites, le même âne est déposé à quelques jours près, sur une autre commode, dans une autre chambre. Une femme s’en saisit, le manipule avec adresse et lâche un soupir. Il nous dira plus tard que c’était plus facile pour lui de faire ainsi des cadeaux identiques. Ça lui permet d’éviter les impairs. Joli jeu d’échecs.

Rédigé par Fragon

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