Les adresses à vivre 4

Publié le 14 Juillet 2019

chapitre 4

Au creux de l’été, les silences approfondissent l’espace. Elle prend l’habitude de s’absenter de plus en plus souvent. Lui, il fait semblant d’aller travailler. On a beau être en ville, une odeur douçâtre et écœurante de graminées s’immisce dans les logements aux persiennes entrouvertes. Le goudron se gondole. Les voitures endormies le long des trottoirs rêvent à des voyages qu’elles n’entreprendront jamais. Dans leur semi-somnolence, elles épient le facteur, qui, à midi pétant, laisse glisser d’un coup sec, une carte postale imprimée en Espagne. Dans la boite en bois, la danseuse espagnole, robe à tissu dentelle et strass écarlate, tape de son pied menu et agite son éventail. Elle est rejointe par la tour de Pise. Les mots tracés à grands coups d’encre violette s’épanchent dans le noir. Nous restons sur place. C’est une période de chômage. Il tient pourtant à conserver les apparences. Il a sa fierté. Nous n’en savons rien. L’orgueil l’empêche de montrer aux autres le moindre désarroi. Tous les matins, ce sera le costume sombre bon marché, la chemise blanche repassée et une longue cravate étroite qui lui serre le cou. Il a une serviette. Elle est vide ou presque. Quelques années auparavant, il lui promet qu’elle n’aura jamais à travailler. Il tient sa promesse et s’entête à trouver seul sa solution. Il se sent déclassé. Et elle, même si elle fume, elle n’a pas son mot à dire. Alors, plus souvent qu’à son tour, elle reste debout à nous regarder manger. Le loyer sera payé, quoi qu’il leur en coûte.

Les journées s’étirent. Les enfants trainent entre les immeubles. Copropriétés verticales. C’est ainsi qu’on désigne l’ensemble des trois cents logements de cette résidence qui s’étend sur plusieurs hectares. Appellation contrôlée pour accès à un bien qui déchire les paies de fin de mois. Les crédits ont été contractés à taux révisables. Insouciance des cœurs, mensonges glaireux des promoteurs, sourires enjôleurs des banquiers. Personne n’a prévu la crise. Les nouveaux propriétaires s’étouffent. Ça se résume à quelques gémissements derrière les portes. Qui sait ce qui se passe chez le voisin ? Certains s’en sortent mieux que d’autres.

Sous les coups de onze heures, nous allons chercher le pain à pied. Une barre moins haute que les autres abrite quelques boutiques. La boulangère vit sur place, derrière un rideau de plastique. Elle traine le pied et les savates. J’ai le temps de glisser dans la poche de mon gilet une poignée de chewing-gums colorés ridiculement petits. Il arrive que les carrés se coincent dans les coutures. Les yeux fuyants, je tâte et comme je ne sais pas compter, je me contente de calculer mon plaisir au poids que ma main soupèse. Je suis une voleuse dans l’âme. Ça commence sûrement à ce moment-là, très tôt, ce besoin de prendre ce qui ne m’appartient pas. Juste comme ça, pour voir. On ne soupçonne pas une gamine de cinq ans, pas plus haute que trois pommes et qui vient accompagner sa sœur pour acheter un pain de sept-cents grammes — un sept-cents — comme on dit à cette époque, large comme deux mains, long comme une baguette de majorette. Nous en mangeons toute la semaine et il n’a aucun intérêt gustatif. Les placards contiennent le strict minimum. On peut y trouver un paquet de coquillettes, un peu de riz de Camargue, du sucre, du poivre et la boite bleue de sel Cérébos. Impossible de dénicher une plaque de chocolat ou un pot de confiture maison. Il faut attendre qu’elle soit bien vieille pour qu’elle cuisine. L’idée même d’un goûter ne peut lui passer par la tête. Alors, j’improvise déjà. Un morceau de pain, du beurre saupoudré de sel. Une cuillérée de cacao en poudre. Si l’on se prend à réclamer, elle se vante de n’avoir eu souvent pour tout repas, qu'un gros bout de pain dur et une tranche de lard. Un goûter ? Mais pour quoi faire ? On attendra bien le soir. Vraiment, les enfants sont des embarras dont elle se passerait bien.

Rédigé par Fragon

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