Publié le 25 Mai 2010

Il pleut. Quelques feuilles collent à ses semelles. Automne humide. On lui demande quand même de jouer dehors. Elle bat le pavé, cailloux en main. Ricochets sur les boites à lettres alignées comme autant de bouches muettes. Parfois, un gravillon réussit son essai. Encouragée, elle redouble d’efforts. Ça sent la terre mouillée. Quelques plocs s’égouttent au plafond. Lassitude. Elle se rapproche. Le facteur est passé. Elle parcourt les ouvertures, repère une lettre parmi le vomissement de prospectus. L’enveloppe est gonflée. Ses doigts forcent le passage et s’en saisissent. Elle se sauve et s’installe sous un arbre. Sa prise fait plus de quatre pages. L’encre est noire, l’écriture masculine. Avide, elle lit, contemple les mots, avale la pensée de l’homme. Serments d’amour, promesses de caresses, et souffrances dues à l’absence. Un frisson la parcourt. Un désir la prend. D’un geste, elle la déchire et cavale jusqu’au sixième. Dans la chambre, elle reconstituera patiemment les morceaux à coup de papier collant, copiera d’une main malhabile « Arrivée en l’état » puis dévalera de nouveau les marches quatre à quatre afin de réparer son crime.

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Rédigé par Fragon

Publié dans #FLASH

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Publié le 21 Mai 2010

C’est le plein été. Elle traine. Un ennui vertigineux anéantit sa volonté. Elle a décidé de se glisser dans un des immeubles. Dans le hall, le sol est d’un marbre froid, noir, veiné de blanc. Elle se déchausse, marche pieds-nus, refroidit peu à peu la plante de ses pieds. Sous les marches, dans l’encoignure, légèrement masqué par l’ombre, un landau d’enfant a été garé. Elle se met à fouiller. Miracle, sous le minuscule matelas, les doigts rencontrent quelque chose. Ce sont des clés. Elle s’en saisit, les soupèse puis les enfonce profondément dans sa poche. Son cœur décélère à peine quand elle quitte la cage d’escalier.  

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Rédigé par Fragon

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Publié le 19 Mai 2010

Il doit être âgé d'à peu près sept ans. Il est petit, fils unique, d’origine slave. Ses jambes sont des quilles. Sa peau est pâle comme un verre de lait. Je n’aime pas le lait. Il me suit partout. Il piaille trop, il me harcèle. Ses assauts pour se faire entendre m’ennuient. Dieu a imprimé à son visage une myriade de taches de rousseur. Elles tournent au rouge écarlate quand la colère le prend. C’est la terreur de nos jeux. Un après-midi de désœuvrement alors qu’il me tourmente une nouvelle fois, je me saisis de ses pieds, entame un mouvement circulaire et projette sa tête contre le mur qui borde notre habitation. J’entends son hurlement. Il précède juste l’impact.

Je m’en sortirai avec une punition d’une semaine et une soirée sans manger ni boire.

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Rédigé par Fragon

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Publié le 15 Mai 2010

Les ennemis ont réussi enfin à atteindre leur objectif. Cela fait plusieurs jours maintenant que des pluies acides sont diffusées sur la ville. Le produit attaque à une vitesse foudroyante.

Çà et là, un peu partout, on voit des corps éponges affaissés sur la chaussée. On ne se donne plus la peine de les ramasser. Tout va trop vite.

Une fois que la couche de l’épiderme est agressée, le corps devient perméable. Les chairs se gorgent d’eau, la peau blanchit puis desquame. L'organisme s’épaissit, s’alourdit. Le poids tire peu à peu les épaules vers le sol, la tête s’enfonce et le derme se déchire. C’est absolument terrible. Une mort lente contre laquelle personne ne peut lutter.

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Rédigé par Fragon

Publié dans #Idées noires

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Publié le 3 Mai 2010

C’est une boîte en carton déposée bêtement sous le bureau du professeur. Il s’y  trouve des pièces. Elles ont été récoltées pour une association de paralytiques. C’est l’été. Tous les soirs en sortant de l’école, les filles accolent brutalement leurs bicyclettes au mur de la boulangerie et entrent se payer des sorbets. Citron, orange, elle les regarde avec envie, pas un sou en poche. Dans les jours qui suivent il manque de l’argent. La boîte se vide. Elle, heureuse, pédale à tout va, la bouche suintante de l’eau sucrée qui fond au creux de ses gencives roses et luisantes.

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Rédigé par Fragon

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Publié le 2 Mai 2010

nid.JPGMais nous n’en sommes pas là et c’est ma chance. Je profite de toi, je tords notre histoire dans le sens qui me plaît. Je la tire-bouchonne autant que je le souhaite jusqu’à en froisser le papier qui me sert de déversoir.

    Je travaille parfois à mon corps défendant, souvent en toute conscience. La mollesse de nos jours m’apparaît comme une erreur que je cherche à combattre. Et s’il te prenait l’envie de confondre mes remises en question avec des insatisfactions chroniques, sache qu’il n’en est rien. Tu m’aimes et je t’aime. Tu es celui que je me suis choisi, qui m’a choisie. Il y eut des matins, il y eut des nuits. Il nous arriva de frôler des précipices. Tu me mentis, je te meurtris. Infimes trahisons, supplices incompréhensibles, jalousies démesurées, tragédies intimes, afflictions passagères, douleurs mortelles, tout dans le même sac. Mais plus d’une fois nous montâmes au plus haut de la grande roue. Ce fut les chagrins partagés, les gestes tendres, les mots qui cautérisent, les actions gratuites. Tout en un seul bloc.

    Notre rencontre se doit d’avoir un sens. Je n’en démords pas. Ne me dis pas que c’est une exigence typiquement féminine. J’ai un besoin vital de savoir le pourquoi des choses. Et surtout de lutter contre ces engourdissements qui nous compriment et qui nous font différents de ce que nous étions.

       Regarde-moi et écoute-moi. T’en souvient-il de notre première nuit et de ce qui s'en suivit au petit matin ? Nous avions mis des heures à nous résoudre à nous engager dans cette course folle. Assis côte à côte, muets de notre désir étouffé, empêtrés dans nos vêtements suffocants. Nos peaux exacerbées, nos ventres irrités, nos respirations asphyxiées. Le temps s’égrena. Tu te faisais attendre. J’en ris encore. Je me déterminai à partir, il était si tard cette nuit-là. Enfin, ta main effleura la mienne. Ce fut lumineux, simple, radieux. Je te quittai à l’aube, regagnant comme une voleuse mon nid abandonné. Je ne sais plus si j’ai eu peur, je me  rappelle simplement que j’étais décidée une fois pour toutes à en finir avec cette vie boueuse qui me collait aux talons. Dès lors, je tapai fort du pied et me remontai en surface. Tu venais en accolant ta bouche à la mienne de m’insuffler cet air vital faute duquel j’agonisais depuis des mois.

Trois jours auparavant, par un pur hasard, je réchappais d'un terrible accident. La mort n’avait pas voulu de moi.  Pour une fois que ce n’était pas moi qui la quémandais, je me devais donc de vivre. C’était sûrement cela le signe.

Dans un fond de carton, il me reste une lettre de plus de dix pages que je t’écrivis la nuit suivante. J’ai dû la parcourir une ou deux fois depuis. La course hallucinée de l’esprit se voit au tracé serré de l’écriture. Une folie cette prétention à appréhender le pourquoi du comment. Les pages sont noires de tous ces mots à peine mâchés que déjà recrachés. Je manquais de temps pour tout te dire. Au petit matin, j’ai refermé l’enveloppe, suis partie t’acheter des fleurs et j’ai déposé le tout devant chez toi. C’était ma façon très personnelle de te remercier. Nous n’allions nulle part, notre histoire n’avait aucun horizon. Ni toi ni moi n’étions libres de nos mouvements et de nos corps.

 

 

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Rédigé par Fragon

Publié dans #Histoire sans fin

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