Publié le 17 Décembre 2010

J’ai longtemps douté. Pour la plupart des gens, être en prison c’est fait, comme on dit, pour assumer ses actes. Pour moi, c’était enfin pouvoir ne plus les assumer. J’ai hésité, tergiversé et puis je me suis décidée. Il fallait que je trouve quelque chose à faire qui ne fasse pas trop honte à ma famille. Dès le départ, j’ai donc rayé la possibilité de commettre un  crime alors que plus d’une fois j’avais bien eu envie d’en dégommer quelques-uns. Il n’était pas question de tomber en dépression non plus. À la télé, on avait vu ce que ça avait donné chez Orange. Et me défenestrer était une chose impensable sachant la tonne de livres que j’avais achetés et qu’il me restait à lire. Ma « p.a.l » était plus que considérable et je renâclais  à gaspiller tant d’argent chèrement acquis et consacré en outre à la culture et à la détente. En prison, j’aurais enfin du temps et désormais plus personne pour me demander d’être un être responsable.

En fait, je tenais trop à la vie pour la réduire en bouillie.

Au début quand j’ai évoqué mes problèmes, on m’a dit de ne pas m’inquiéter. Cela allait passer. C’était la même chose pour tout le monde ici. Nous étions bizutés pendant trois mois. Certes, parfois, quand on n’avait pas réussi à faire ses preuves, ça pouvait durer un an, mais qu’après, vrai de vrai, on était tranquille. C’était juste une question de patience.

Je n’ai jamais eu l’impression que j’étais arrivée au stade « tranquille ». J’ai sûrement dû fauter quelque part.

Quand ça n’est pas passé, on a émis l’hypothèse que je devais trouver mes solutions. Il faut dire que qu’un jour, j’étais partie folle de rage dénoncer un énième comportement odieux. Un mur gêné m’avait reçue, trifouillant les yeux vides dans ses petits papiers. C’est alors, que je m’entendis balbutier que j’allais abandonner, renoncer à ce poste prestigieux que je n’étais pas capable d’assumer dignement. Comble de ma honte, je murmurai que non,  je n’allais quand même pas me mettre à pleurer au moment exact où je m’effondrais et sanglotais comme une gamine de six ans. On me rétorqua qu’on ne pouvait pas quitter un job pareil comme ça, sur un petit coup de déprime, enfin, qu’on allait m’aider et on me renvoya sans plus tarder d’un léger geste de la main vers mes appartements.

Bref, pour la main tendue. J’attends encore.

Quand je suis arrivée au bout du rouleau, j’ai cherché sur internet ce qu’on pouvait lire sur les forums. J’ai tapé "prof en détresse". Il ne m'a fallu qu'un millionème de secondes pour réaliser qu’il y en avait des centaines comme moi, mais que si la plupart compatissaient parce que se définissant au stade de démence avancée et tarraudés par des envies permanentes d’autodestruction, les autres se contentaient onctueusement de répondre qu’en fait si on cultivait son charisme et si on mettait en place les situations adéquates, en posant sa voix et en plaçant son corps dans l’espace, et bien on pouvait s’en sortir très décemment. Tout n’était qu’affaire de savoir-faire. Nous ne devions pas bien comprendre à qui nous nous adressions. Il suffisait de s'adapter.

Ça faisait plus d’une vingtaine d’années que je me déhanchais et que je faisais la soprano sans jamais avoir ressenti un tel désarroi mais j’ai quand même accepté d’essayer de nouveau.

J’ai soigné ma tenue, modulé ma voix et lancé mes prières. Elles sont restées lettres mortes.

Au final, j’ai eu mes chemises tachées d’encre, mes cours se réduisaient à une menue portion de trente minutes les jours de gloire et je suis restée aphone pendant plus d’un mois après avoir mémorisé « madame, j’vous jure c’est pas moi, j’ai rien fait », « ça s'fait pô madame »...dans toutes les accentuations inimaginables. Si j’avais continué je serais bien devenue aphasique vu les pulsions de meurtre qui me traversaient de temps à autre.

Il y au moins une chose de satisfaisante dans cette aventure, c’est que perdre la voix, c’est la seule chose qu’on puisse prouver sans certificat médical.

Ça tombe bien parce qu’en plus dans les secrétariats en général on vous laisse bien comprendre que vous avez une fâcheuse tendance vous les profs à vous faire dorloter, et qu’on en aimerait un de certificat si vous comptez vous absentez le lendemain. Ce à quoi vous croassez à moitié expirante, les poumons pleins de craie prêts à exploser, que vous avez une laryngite aigue, et que pour une journée d’absence, il vous semble que ce n’est pas une obligation légale. C’est à partir de trois jours qu’on peut l’exiger, n’est-ce pas ? demandez-vous dans un dernier souffle avant d’expirer.

Un silence gêné s’ensuit. Peut-être à cause du désespoir que votre voix cherche à diffuser dans la pièce tranquille où se cachent quelques boîtes de chocolats qu’on ne vous offrira pas - on les garde pour les petits les élèves qui viennent se faire soigner- ce jour-là, enfin on vous regarde. Il faut avouer que d’habitude on ne daigne pas lever les yeux de ce qu’on est en train de faire. Les tâches qu'on mènent à bien sont bien plus importantes que les vôtres. Mais, soit, on convient de la justesse de votre propos et on vous laisse partir à demi-morte.

Quand vous revenez 24 heures plus tard, parce que vous êtes somme toute une forcenée folle à lier de votre sacré boulot ou boulot sacré - à vous de voir- ..., on vous demande de remplir un formulaire où vous devez préciser pour quelle raison vous étiez absente et si vous envisagez de remplacer vos cours. J’en avais fait sauter sept et sur la ligne « maladie » il n’y avait que « maladie et certificat médical ». Je donc cochai maladie et je rayai poliment « certificat médical ». Tant qu’à rattraper mes cours que quasiment personne n’avait envie d’écouter, je trouvai cela un peu de l’ordre de la torture mentale et m’appliquai consciencieusement à noircir la case non, en espérant que c’était un droit qu’on m’offrait et non une rébellion que je m’apprêtais à commettre. Bref, je repartais à mon martyr, sans voix mais prête à faire face coûte que coûte.

Dans les feuilletons télévisés, la seule chose qu’on se garde bien de mettre en place au creux même de la real-fiction (à prononcer comme dans "pulp-fiction" c’est celle que nous, nous craignons le plus. Je parle du bruit. Ce bruit permanent, insidieux, perfide, sournois, qui, quand vous croyez avoir atteint sa source au moment où vous vous retournez, s’est déjà déplacé à l’autre bout de la salle et quand vous le laissez monter devient un capharnaüm indicible alors même que deux minutes avant vous gériez le tout très bien. L’éducation nationale,  lutte de toutes ses forces pour améliorer les conditions de travail de ces chères têtes brunes et blondes... et les oblige cent ans après les recherches de Freinet, Montessori et leurs adeptes,  à travailler huit heures par jour dans des salles non insonorisées dans une promiscuité qui rendrait dingue la plupart de ceux qui bossent en open-space....à travailler en rentrant chez eux le soir après les transports en commun, à travailler pendant les vacances pour rattraper ce qu’on n’a pas pu faire en cours, et le pire je crois bien pour eux, à lire des livres alors qu’ils sont à l’âge où l’on a envie de tout ....sauf de ça !

Il n’y a donc rien de fait et ce depuis des années. Nous luttons pour la sauvegarde des âmes qu’on nous a confiées, sans aucun outil. Et le bruit devient le maître. On pourrait laisser faire mais ils se trouvent  que parmi toutes ces hormones agglomérées dont on vous a confié la charge, certaines sont avides de savoir, vous trouvent belle et captivante, viennent même vous saluer à la fin du cours et vous remercier de ce que vous faites pour elles et s’enquièrent parfois de savoir si par hasard -en tout bien tout honneur-, vous ne donneriez pas des « cours d’autre chose » parce que vos cours, madame, ils sont tellement bien qu’on aimerait encore parler avec vous.

Oui, je répète, comment ne pas les prendre en compte et comment laissez alors s’installer le bruit continu qui peut très vite monter à un niveau de décibels tel qu’un inspecteur d'hygiène publique sanctionnerait l'agriculteur qui imposerait cela à ses vaches !

Donc dans les feuilletons très à la mode, il y a parfois de tout, mais sûrement pas de ça, prise de son oblige.

On les voit même entrer en rang sans parler, et se caler tranquillement derrière ce qui leur sert de bureau et sur lequel jamais on ne vous montrera quelques spécimens d’insultes. Ça ne serait pas terrible pour les parents de lire « grosse cochonne », « on s’en fout », « je m’emmerde »... so what ?

Réactiver mes savoir-faire, les premiers temps, c’était une bonne solution pour me sortir du merdier dans lequel j’étais allée volontairement me fourrer. J’y croyais moi depuis tellement d’années à la « vitrine de la France » que j’en avais gardé l’obsession de la taille mannequin et qu’à force de me priver (cigarettes et alcool) j’en avais même obtenu le teint. C’est ce qu’on vous serine quand vous partez rayonner à l’étranger. Mon narcissisme incommensurable faisait que j’étais persuadée d’être à moi toute-seule la vitrine de la France ! Ils auraient pu préciser que dans certains endroits nous en sommes les larbins sans aucun moyen de sortie.

 

A suivre peut-être.

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Rédigé par Fragon

Publié dans #écriture expérimentale

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Publié le 4 Décembre 2010

 

Hier, maman a mis mémé dans la voiture. En fait, en vérité, un peu avant, elle a appelé un taxi. Parce que nous, on n’a pas de voiture. C’est exceptionnel d’appeler un taxi, vous savez. Connaissant maman, je n’en suis pas encore revenu.

Moi je m’appelle Paul. Je suis le fils à ma maman, et mémé, c’est la maman à ma maman. Je ne me souviens plus quand ça a commencé mais ça fait des années qu’on vit ensemble. Depuis même que je suis né, je crois bien. Ma maman, elle n’aime pas la solitude.

J’ai trois grands frères aussi, mais ils sont en pension mes grands frères, et je ne les vois presque jamais. Je suis le quatrième, « le petitquat », qu’on m’appelle.

Hier matin, mémé, elle n’était pas en forme. Faut dire que pendant la guerre, mémé elle dit toujours qu’elle a eu froid et puis qu’elle a eu faim. Quand ça a été l’hiver, ils ont brûlé tout ce qu’ils ont trouvé au fond du jardin. Mon papa, il n’est pas souvent là. Il est militaire. Militaire de carrière. Maman dit toujours que c’est rapport à pépé qui était dans les douanes. Douanier-chef. Sauf que pendant la guerre il a résisté, mémé, elle dit. Un jour, ils sont venus le chercher mon pépé, il est parti et il est pas revenu.

Alors mémé, elle est restée chez nous et on a continué à habiter tous ensemble. Parce que papa, lui, il est resté militaire et il n’st pas souvent là.

Quand il vient nous voir, on a intérêt à être bien sages. Maman, elle lui met toujours son assiette. Même s’il est parti pour plusieurs mois. Il fait du parachute mon papa. Et la dernière fois qu’il est rentré sans son parachute, moi je ne l’ai pas reconnu, mais maman, elle s’est mise debout devant la table et elle l’a regardé, tout étonnée. Il y a eu un grand silence.

J’ai continué à manger mon os de poulet, avec les doigts. Papa, la première chose qu’il a dite avec sa grosse voix, c’est : « Alors, on est devenus des sauvages ici pendant mon absence ? ».

J’ai reposé l’os et j’ai regardé ma maman. Heureusement, maman, quand papa n’est pas là, non seulement y a mémé, mais parfois, elle a aussi ses copines.

Et comme mon papa, il n’est pas souvent là, alors forcément, elle a beaucoup de copines. Elles sont gentilles les copines à ma maman. Elles me font des caresses et puis aussi elles m’offrent des bonbons, en me disant que je dois être bien gentil avec ma maman et ma mémé.

Celle qui était là, ce jour-là, elle était encore plus gentille que les autres. Elle a même tenu tête à mon papa et elle lui a répondu : « Dis donc, t’as déjà ton assiette, faudrait pas exagérer tout de même ! ». Mon papa, il n’a rien dit, il m’a juste mis sa grosse main sur la tête et il a tout mélangé mes cheveux en regardant ma maman en souriant.

Si je vous raconte tout ça c’est pour que vous compreniez que vraiment, appeler un taxi, ce n’est pas un truc qu’on fait tous les jours chez nous !

Donc maman, elle a mis mémé dans la voiture. Avant, elle lui a mis un gros manteau, et puis aussi un bonnet et une écharpe. Même qu’elle lui a mis ses lunettes de vue, celles qui sont fumées et qui lui donne l’air d’un gros scarabée. Moi je mes suis dit que c’était bizarre parce que ce matin, il n’y avait pas de soleil. Elle l’a aidée à marcher jusqu’à la voiture avec Ginette, sa copine et je les ai regardées partir. Maman faisait vite, elle ne parlait pas. J’ai pas pu dire au revoir à ma mémé. Maman, elle n’a pas voulu. Le soir, elle est revenue et elle a dit  que tout s’était bien passé et que demain on pourrait aller voir mémé.

Elle a dit ça à sa copine Ginette. Moi je ne comprenais rien, alors quand elle m’a envoyé me coucher, je suis resté en haut des marches de l’escalier et j’ai écouté ce qu’elles disaient.

Ginette, elle a demandé comment avait réagi le docteur.

Maman elle a répondu qu’elles étaient arrivées, qu’elle avait appelé au secours, et que le docteur  n’avait plus eu qu’à constater. Il a même fait un certificat à ma mémé. Peut-être qu’elle est allée passer son certificat d’études, ma mémé, je me suis dit, tout fier. Et puis maman, elle a dit qu’elle avait drôlement bien fait. Que comme ça, elle avait accéléré les choses et que elle avait pas eu à demander un permis.  Que vraiment, c’était scandaleux de demander de l’argent pour ça.. Que ça lui avait fait faire des économies, que par les temps qui courent, c’était pas du luxe, sacrée nom d’une pipe…  Parce que les frais de transport pour conduire ma mémé dans son village, en caisson spécial, c’était vraiment trop cher. J’ai pas entendu la suite, parce que je me suis endormi.

Demain, à ma mémé, je vais lui demander, c’est quoi un caisson spécial.

 

 

 

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Rédigé par Fragon

Publié dans #Poésie

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Publié le 4 Décembre 2010

coeur de ville

Alors qu’au cœur de la ville le passé agonise, les uns et les autres, une fois les pluies disparues s’empressent de reprendre le cours de leurs occupations. Les pâtisseries vomissent à la chaîne des boites vert amande pleines de gâteaux que l’on ne se donne plus la peine de faire à la maison. La vie insolente reprend son cours. Quelques morts resteront au chaud dans les mémoires de ce début de décembre.  La pluie n’aura paralysé la ville que le temps de plonger les bidonvilles dans une misère un peu plus profonde quelques jours à peine après les coûteux sacrifices qui renouvelaient leurs vœux à un dieu invisible et si énigmatique.

 

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Rédigé par Fragon

Publié dans #journal de bord

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Publié le 3 Décembre 2010

essaouira11.JPG

Dans ma solitude, caressée par la voix étrange du muezzin, je somnole vaguement, j'attends quelque chose qui ne vient pas. Evidemment, il ne faut pas être sorcier pour savoir que je suis en pause. En pause de quoi ? Disons que j'ouvre les yeux et que je les écarquille. Parfois, j'en attrape des brûlures terribles. Je croyais qu'avec l'âge viendraient la sagesse et la paix. Il n'en est rien. Je découvre un monde inconnu. J'amasse dans ma tête. Elle gonfle. Mes temps fragiles se gondolent. Heureusement parfois l'appareil prend ce que je ne sais plus dire. Ce jour-là, l'appareil était vissé à ma hanche. Il ne l'a pas vu, c'est moi qu'il regardait. Se souviendra-t-il de moi comme moi je l'ai inscrit en ma mémoire ?

 

 

 

 

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Rédigé par Fragon

Publié dans #écriture expérimentale

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