Publié le 10 Mars 2012

-         Est-ce que vous aimez l’été à Paris ?

C’est une question banale. Celle que Marguerite vient de poser à François sous l’œil impassible de la caméra. Une question que je viens d’extraire au hasard des couloirs abandonnés de l’INA. L’entretien commence par une question sur l’amour de François sur l’Afrique. Marguerite a le sourire. Elle se tient les bras écartés, les mains posées sur les hanches. Son sourire est radieux . Nous sommes en 1986, dix ans avant sa mort. Elle a 72 ans et ça ne se voit pas. Elle irradie d’espièglerie et d’une certaine façon, de séduction. Pas de doute. Il lui répond en contournant sa question et la renvoie à ses premiers cours de collégien. Elle le relance. Il cède.

J’ai relu le Barrage et de fait ça m’a donné envie de revoir son visage. Celui de l’adolescence.

J’ai le vague souvenir d’une vieille femme crapaud, telle que les manuels de français s’escriment à nous la montrer. Les adolescents qui cherchent à mettre un visage sur un nom sont rares. Ce qu’on leur montre, ça devrait être interdit. Les manuels parsemés de notices biographiques ressemblent à des chroniques nécrologiques. A vous dégoûter à jamais de la littérature et de ceux qui la font.

Pourtant sur la vidéo, sa bouche est lumineuse. Ses lunettes n’arrivent pas à cacher ce qu’elle a été. Je fouille les archives. Je tombe sur une autre interview tournée en 1966, soit trente ans avant sa mort. Elle se tient droite, élégante, une cigarette à la main. Terriblement belle et altière.

C’est un samedi pluvieux sur Nantes. Un peu froid. Un samedi où même le chant des oiseaux et les manifestations que j’ai croisés ne m’ont pas donné envie de rester dans les rues. J’ai pris quelques photos et puis je suis rentrée.

Moi, est-ce que je pourrais répondre à sa question ?

L’été à Paris, j’y ai sûrement passé quelques journées.

Des souvenirs de mains sales et de barres de métro poisseuses, de bouteilles d’eau minérale ridiculement petites à un prix exorbitant, d’arnaqueurs au jardin des Tuileries qui font tomber des bagues de pacotille afin d’embobiner les touristes. Je vois des rues vides plombées parfois par des ombres minérales qui provoquent un frisson dans la nuque. Je repense à une chambre d’hôtel dans laquelle se déplacer relevait du défi et où les odeurs de moquette révulsaient le nez. L’été à Paris ? Non, à moins d’être sûre d’y faire de bonnes rencontres. Ça m’est arrivé. Des mauvaises aussi.

Je me suis demandé ce que j’aurais aimé comme question.

Et qui j’aurais dû être pour qu’on m’interroge de cette façon.

Et combien de temps cela faisait qu’en fin de compte tout le monde se fichait royalement de ce que je pouvais penser.

Ma frénésie à parler parfois prend sa source dans ces silences.

En sortant de la gare dans la rampe d’accès, j’ai croisé un homme. Je l’ai reconnu pour l’avoir rencontré dans un cadre professionnel il y a plus de deux ans à six mille kilomètres de là. Cela avait duré à peine trois jours. Vingt kilos de plus certes mais le même homme. Un élan m’a poussée à forcer son regard et à lui dire qu’on se connaissait. Il a dû me prendre pour une folle. Surtout quand je lui ai dit :

-         Mais oui on se connaît....Vous venez de x n’est-ce pas ?....et on s’est croisés à Y, vous vous souvenez ?

Il m’a souri et m’a répondu qu’en effet, oui..  et que justement, il partait pour l’Ethiopie.

Je me demande vraiment à l’instant s’il m’a reconnue ou s’il a dit cela gentiment pour ne pas me laisser voir qu’il n’en était rien.

Souvent, la soif de briser le silence qui m’entoure est plus forte que le ridicule. Fumer tue. L'existence aussi parfois. Rarement le ridicule . Je m’invente une formule express.

Avant, je parlais de toi et de ce que je voyais tout autour de moi. Avant quoi au fait ?

Dans ces temps de noyades intimes, je cherche un contact éphémère.

J’aurais dû lui demander :

-         Aimez-vous le printemps sur Nantes ?


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Rédigé par Fragon

Publié dans #journal de bord

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