Enterrement

Publié le 26 Novembre 2011

La vieille pomme se traine jusqu’aux toilettes. Ses orteils agrippés au fond des chaussons. Ses talons tanguent. La canne ne suffit plus. Il lui faut un bras. J’ai le temps de passer dans deux pièces et de revenir, elle n’a toujours pas atteint la porte.

Ce soir, la vieille pomme est encore plus vieille que d’habitude. Elle sait qu’on se moque d’elle. Ivres de notre chagrin et des verres trop pleins qui sont venus combler le vide, nous nous tordons tout en essuyant la vaisselle. La vieille pomme, ça lui en fait deux maintenant. Deux fils trop tôt partis en plus de son homme. Jamais deux sans trois. On n’est pas très certains qu’elle ait bien compris. Elle tourne en boucle depuis hier matin.

19 h 20 – On est quel jour ?

Samedi.

19 H 21 – C’est quand la cérémonie ?

Mardi.

19 h 23 – On part quand ?

Lundi soir.

19 h 24 – On dort où ?

A l’hôtel, on a trouvé des chambres.

19 h 25 – Mais moi je peux très bien monter les étages.

Non, vous ne pouvez pas. On a trouvé une chambre au rez-de-chaussée, ne vous inquiétez pas.

19 H 26 – On est quel jour ?

Mardi. Heu.. non, samedi.

19 h 27 – On part quand ? il faut que je m’habille ? Qu’est-ce qu’il a dit ? Hein ?

Rien, il n'a rien dit . Mais non, on part lundi soir.

19 h 28 - Je veux appeler la fleuriste.

Oui, bien sûr, attendez un instant, je termine.

Elle prend la télécommande de la télé.

Comment elle s’appelle votre fleuriste ?

19 h 29 – Je sais pas, c’est celle sur la place, j’ai l’habitude. Il suffit que je leur dise au téléphone, ils me la passent.

Je vais voir ce que je peux faire. Un instant.

Je lui passe le combiné après avoir composé le numéro.

19 h 30 – Allo ? vous êtes la fleuriste. C’est moi, Madame "Lys", vous savez.. mon fils est mort, je veux des fleurs. Vous n’auriez pas quelque chose avec du rouge ? Vous savez, vous comprenez, c’est moi qui offre toujours des lys ...


19 h 37 – J'arrive pas à raccrocher. J'ai bien raccroché ? On dort où ?

Pas loin de F. -  on a trouvé un hôtel, ne vous inquiétez pas.

19 h 38 – On est quel jour ?

On est samedi, demain, c’est dimanche.

19 h 39 – On dort où ? On part maintenant ? Il faut que je m’habille ?

Hurlements de rire devant l’évier. On détourne nos têtes et on tente de cacher nos visages en larmes.

19 h 40 – Vous vous foutez de moi. C’est pas drôle.  Je peux avoir encore un sucre ?

On lui donne un sucre.

19 h 42 – Je peux en avoir un autre ? Juste une corne.

Va pour la corne.

19 h 44 – J’ai parlé à J. ?  Je l’ai eue au téléphone ?

Oui. Pourquoi ?

19 h 45 – Qu’est-ce que je lui ai dit ?

Ben, vous savez, on n’écoute pas vraiment vos conversations...

19 h 46 – Ben, j’ai quand même bien dû vous faire un compte-rendu.

Ben non, pas particulièrement.

19 h 47 – T’y penseras un jour ? Tu bourlingueras mon lit ? C’est pas bien mis.

.............

 

19 h 48 – Je veux une noisette.

Tenez.

19 h 49 – Deux, j’en veux deux. On n’en donne jamais qu’une.

................

19 h 50 – Hum...

19 h 51 – Tu m’en donnes une autre ?

19 h 52 – J’en ai pas déjà pris un de Xanax ?

Si. Attendez.

19 h 53 -Tu crois que ça serait un malaise inopportun que je parle à B. ce soir ?

Pourquoi vous ne lui avez pas déjà parlé ?

19 h 54 – Si, je crois. Tu sais, ma petite. Plus les jours passent et plus je suis malheureuse. Comment l’expliquer ?

 

 

Etc....

 

Rédigé par Fragon

Publié dans #Portrait

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hervé pizon 04/12/2011 09:25

j'aime.

Fragon 23/12/2011 19:18



C'est gentil parce que aimer ce qui est triste, c'est rare par les temps qui courent.


une bise.



stipe 28/11/2011 14:38

on parle souvent d'art de la chute, de fin inattendue, de retournement ou dénouement de situation.

Mais de temps en temps, seul le dernier mot suffit, qui est censé en appeler d'autre.
Et j'adore ce "etc", ce dernier mot qui dit tant sur tous ceux qui le précèdent.

heureux de te retrouver.

Fragon 23/12/2011 19:18



En fait, je me suis perdue et je suis pas encore revenue.


ça va toi ? tu publies pas encore ton premier bouquin ?


si ?


une bise, oui ?


 


 


PS deux : tu viendras me lire ? silencieusement.



emmanuelle grangé 28/11/2011 14:18

Il y a longtemps que je..., toujours je ne t'oublierai...

Fragon 23/12/2011 19:19



T'es au top ma grande, parce que moi, je vois un peu en gris et un peu en noir mais le coeur rayonne et je vais bientôt arrêter d'hiberner. Sais tu que je suis devenue une grand-ma Dalton ?


arf !



Dan 28/11/2011 10:00

Un abime aux parois de plus en plus lisse qui ne peuvent retenir nos vaines tentatives de ne pas glisser tout à fait. des efforts surhumains. Bises Dan

Fragon 23/12/2011 19:20



Dan, c'est vraiment aimable de passer encore sur ce blog agonisant. Je me répète que ce n'est que pour un temps, que ça va bien finir par revenir et que la vie matérielle va enfin me ficher la
paix mais surtout avant qu'il ne soit trop tard. C'est plutôt pas le cas en fin de compte.


une bise de Noël.


 



le babel 27/11/2011 04:55

Rien n'est plus pénible que de se croire préparés par la chronique d'une maladie annoncée. On tourne autour du pot, les phrases effleurent la réalité, comme des oiseaux qui piquent vers le sol et
repartent. À la vaisselle comme à confesse, on peut revenir sur les mots enterrement, cérémonie ; on peut organiser le vide et la corvée sous la liturgie des choses à faire ; on peut baliser le
présent et sa peine avec des horaires.
Mais dire le nom de la Camarde, ce serait perdre pied.
Implacable, la pénibilité de la situation énumère le temps à la minute près, à la façon d'un compte à rebours qui rendra bientôt le deuil définitif, dans la crainte qu'il ne cache l'annonce du
prochain, avant d'avoir réussi à au moins faire comprendre que si, de l'amour, un amour simple et lucide, il y en a.
Mais dire ce mot aussi est difficile.
Alors on boit du thé, mange des gâteaux : entre gens polis, nul ne parle la bouche pleine, même de peine.

Fragon 27/11/2011 19:51



Merci d'entendre.