généalogie

Publié le 17 Juin 2012

 

Aujourd'hui je suis allée voir la vieille pomme. C'était la fête des pères. Je n'avais pas pu y aller pour la fête des mères alors j'ai décidé de me rattraper. J'ai cherché dans le jardin quelques roses à couper. J'ai glissé quatre œufs dans une boite en carton et dans mon sac, quelques photos du dernier-né afin de le lui mettre de force sous le nez. Elle ne l'a pas encore vu car les seules photos qui lui importent sont celles qui te concernent. Les calendriers où ton image apparaît s'accumulent devant le fauteuil auquel elle est désormais condamnée. Les autres n'existent plus. Il n'y a plus que toi.

Lors de ma dernière visite, trois semaines auparavant, je l'avais trouvée plongée dans le noir. Il faisait une chaleur à crever. Nous étions aux premiers beaux jours. Elle était les yeux dans l'eau, comme elle dit. Interdiction que je touche à quoi que ce soit. Elle m'avait concédé une légère remontée du store et m'avait ordonné d'allumer la lumière. Au moment de partir, elle m'avait dit de remettre tout en place comme je l'avais trouvé. J'avais éteint, baissé de nouveau le volet roulant et l'avais abandonnée à sa mortelle attente.

Aujourd'hui, quand je suis arrivée, j'ai tout de suite vu qu'on lui avait coupé les cheveux. Elle ressemblait soudain à une vieille poule. Les cheveux taillés n'importe comment par l'auxiliaire de vie. Ça faisait tout droit derrière la tête. Je n'ai pas fait de remarque particulière. J'ai toujours aimé sa façon de se coiffer, élégante et, malgré les années- les cheveux d'or - grâce à son coiffeur. 

Depuis que la vieille pomme est coincée dans son fauteuil, la maison est devenue propre. Après avoir été horrible de saleté, c'est devenu terrible de propreté. Je ne retrouve plus rien. Les auxiliaires se succèdent tout au long de la semaine, trois fois par jour.  Je ne sais qui a commis le crime d'avoir saccagé ainsi la belle chevelure. On la lève, on la lave, on l'habille et on la dépose à l'aide d'un engin au creux du fauteuil. Parfois, la vieille pomme se laisse glisser à terre, et il lui faut attendre le prochain passage pour qu'on la remette en place. Malgré son âge, elle pèse encore son poids. Quoi qu'il en soit depuis que j'ai réussi à la faire sortir de l'hôpital où elle était en train de crever, elle a repris du rose au joue, et un petit coup de fourchette.

Aujourd'hui, c'était très gai. Une grande enveloppe craft était déposée sur la table de la salle à manger. Elle m'a demandé de l'ouvrir et j'ai fait la lecture. C'était une cousine qui racontait les origines de la famille après avoir cherché pendant de longs mois à en retracer l'histoire. C'est très amusant parce que le jour de l'enterrement, c'est avec elle que j'avais fait la plus belle bourde de la journée. Je lui avais fait part d'une drôle d'histoire. Cela évoquait une enfant née hors mariage et qui avait été élevée par ses grands parents dans le plus grand secret. Afin que le voisinage ne sache rien, on prétendait qu'on l'avait maintenue la plupart du temps au premier étage d'une demeure familiale plutôt bourgeoise. A ma question de savoir si elle avait déjà entendu parler de cette affaire qui m'avait été rapportée un jour par la vieille pomme, je m'étais entenu répondre que c'était vraiment n'importe quoi et qu'il ne fallait pas toujours écouter ce qu'on me racontait.

En fait, je sus ce jour-là un peu après qu'il s'agissait tout simplement de son histoire.

Bref quelques mois plus tard, je tenais entre les mains un long texte qui rapportait l'histoire de ton grand-père et celle de ton père ainsi que celle de tous ceux qui les avaient précédés. J'ai donc choisi la partie qui nous concernait elle et moi et j'ai commencé ma lecture.

En quelques lignes, un tas d'images sonores et visuelles me sont passées rapidement sous les yeux. La Bretagne, la Normandie, les douanes, le Liban, le Congo, les deux guerres...Comme il y avait des paroles rapportées, les voix des morts ont resurgi. La vieille pomme tout à sa joie me regardait comme si j'étais une porte ouverte vers le passé. Avant de partir, j'ai coupé les branches dévorantes de l'actinidia, j'ai volontairement laissé les portes fenêtres ouvertes sur le jardin et la lumière est entrée.

Tu vois, c'est toujours dans la voiture que cela vient. Mon impatience à m'agiter est bloquée par la concentration que demande la conduite. Les idées surgissent, toujours par association. Alors je jette un coup d’œil à l'aiguille du cadran et je me laisse envahir. Parfois je lutte, parfois pas. Une fois que le flou se dissipe, je me rends compte que c'est toujours à toi que je pense. A toi, à nous. Plus le temps passe et plus ce que je croyais m'appartenir m'échappe. Les souvenirs cessent d'être clairement visibles. Ils disparaissent un peu plus chaque jour et tout en restant concentrée sur la route, je m'efforce à faire remonter ce qui peut encore être sauvé.

Tout a changé autour de nous. Les rues ne sont plus celles de notre rencontre. Le maire saccage sa ville à grands renforts de modernité. Les voitures ne savent plus se déplacer le long du front de mer. Les sens interdits fleurissent à des endroits improbables. Je tourne en rond. Toutes les places sont payantes y compris les dimanches et jours fériés. Quand je passe devant l'école communale, un squelette suspendu devant la fenêtre s'endort pour l'été. L'école, elle, semble identique. Elle n'est pas une priorité. Le musée du coquillage non plus. Sa façade barbouille le ciel d'un infâme bloc de pierre jaune. Tu me manques ou celui que tu as été me manque. Je me sens vieille et moche. Je pense à ce que nous avons été. Nos corps lisses. Nos mains ardentes. Nos nuits agitées. Je regarde parfois les photos mais je ne suis même pas sûre de t'avoir connu ainsi. Je fais le décompte des années. Je cherche les émotions, les sensations, la brûlure au creux du ventre. Il ne me reste plus rien. Tout s'en va avec le temps qui passe. D'autres l'ont dit avant moi. Je ne crois pas en savoir beaucoup plus que quand je t'ai connu. En fait je ne sais rien ou presque. Rien sur ta jeunesse, encore moins sur ta vie d'adulte avant moi. Je roule et les idées s'échappent par la fenêtre entrouverte. Il y a quelque temps encore, je pouvais retrouver un parfum, une odeur de peau. Je pouvais faire naître l'image de ton corps parfait. Ce n'est plus possible. Je me demande comment font les autres pour rester fidèle et accepter la dissolution de ce que l'on a aimé. A quel moment cela commence. A quel moment passe-t-on de l'autre côté ?

 

Rédigé par Fragon

Publié dans #Portrait

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sophie 12/12/2012 22:31

comme une respiration des mots...merci

Fragon 05/01/2013 16:16



C'est compliqué parfois de partager. Et puis pourtant, on le fait. C'est comme un besoin.



Catherine 25/09/2012 17:48

Il y a dans ton écriture ou plutôt dans ce que tu dis, à la fois une forme de lucidité implacable et une sensibilité qui t'appartient. je cherche partout sur le net et ailleurs des écrits qui
sonneraient comme quelque chose de nouveau. J'ai du mal à trouver. Ici, j'ai ce que je cherche

Fragon 06/10/2012 12:06



Evidemment, ce que tu m'écris ne peut que faire du bien...


Il me faudrait un peu de courage pour m'y remettre.


 



emmanuelle grangé 18/06/2012 10:46

c'est tout ce que j'aime dans l'écriture : l'intime sans jugement. Merci.

Fragon 18/06/2012 14:23



Merci grâcieuse, tes remarques sont toujours espérées avec beaucoup de douceur.


 



le babel 18/06/2012 10:07

On retrouve ton impulsion, ta phrase musclée comme un cheval qui veut s'échapper, on te retrouve soudain, et ça fait du bien.

Fragon 18/06/2012 14:24



J'ai corrigé quelques erreurs. Cela me saute toujours aux yeux le lendemain. Que ferais-je sans vous, aveugles aux yeux d'or ?