Histoire sans fin (8)

Publié le 2 Mai 2010

nid.JPGMais nous n’en sommes pas là et c’est ma chance. Je profite de toi, je tords notre histoire dans le sens qui me plaît. Je la tire-bouchonne autant que je le souhaite jusqu’à en froisser le papier qui me sert de déversoir.

    Je travaille parfois à mon corps défendant, souvent en toute conscience. La mollesse de nos jours m’apparaît comme une erreur que je cherche à combattre. Et s’il te prenait l’envie de confondre mes remises en question avec des insatisfactions chroniques, sache qu’il n’en est rien. Tu m’aimes et je t’aime. Tu es celui que je me suis choisi, qui m’a choisie. Il y eut des matins, il y eut des nuits. Il nous arriva de frôler des précipices. Tu me mentis, je te meurtris. Infimes trahisons, supplices incompréhensibles, jalousies démesurées, tragédies intimes, afflictions passagères, douleurs mortelles, tout dans le même sac. Mais plus d’une fois nous montâmes au plus haut de la grande roue. Ce fut les chagrins partagés, les gestes tendres, les mots qui cautérisent, les actions gratuites. Tout en un seul bloc.

    Notre rencontre se doit d’avoir un sens. Je n’en démords pas. Ne me dis pas que c’est une exigence typiquement féminine. J’ai un besoin vital de savoir le pourquoi des choses. Et surtout de lutter contre ces engourdissements qui nous compriment et qui nous font différents de ce que nous étions.

       Regarde-moi et écoute-moi. T’en souvient-il de notre première nuit et de ce qui s'en suivit au petit matin ? Nous avions mis des heures à nous résoudre à nous engager dans cette course folle. Assis côte à côte, muets de notre désir étouffé, empêtrés dans nos vêtements suffocants. Nos peaux exacerbées, nos ventres irrités, nos respirations asphyxiées. Le temps s’égrena. Tu te faisais attendre. J’en ris encore. Je me déterminai à partir, il était si tard cette nuit-là. Enfin, ta main effleura la mienne. Ce fut lumineux, simple, radieux. Je te quittai à l’aube, regagnant comme une voleuse mon nid abandonné. Je ne sais plus si j’ai eu peur, je me  rappelle simplement que j’étais décidée une fois pour toutes à en finir avec cette vie boueuse qui me collait aux talons. Dès lors, je tapai fort du pied et me remontai en surface. Tu venais en accolant ta bouche à la mienne de m’insuffler cet air vital faute duquel j’agonisais depuis des mois.

Trois jours auparavant, par un pur hasard, je réchappais d'un terrible accident. La mort n’avait pas voulu de moi.  Pour une fois que ce n’était pas moi qui la quémandais, je me devais donc de vivre. C’était sûrement cela le signe.

Dans un fond de carton, il me reste une lettre de plus de dix pages que je t’écrivis la nuit suivante. J’ai dû la parcourir une ou deux fois depuis. La course hallucinée de l’esprit se voit au tracé serré de l’écriture. Une folie cette prétention à appréhender le pourquoi du comment. Les pages sont noires de tous ces mots à peine mâchés que déjà recrachés. Je manquais de temps pour tout te dire. Au petit matin, j’ai refermé l’enveloppe, suis partie t’acheter des fleurs et j’ai déposé le tout devant chez toi. C’était ma façon très personnelle de te remercier. Nous n’allions nulle part, notre histoire n’avait aucun horizon. Ni toi ni moi n’étions libres de nos mouvements et de nos corps.

 

 

Rédigé par Fragon

Publié dans #Histoire sans fin

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Commenter cet article

stipe 03/05/2010 13:10


je suis toujours autant subjugué par la précision et la justesse de tes mots.
Et le début de cet épisode n°8 m'a beaucoup fait pensé à la chanson "les vieux amants" de Brel. Et c'est pas rien.


Fragon 04/05/2010 16:20



pftt...



babel 02/05/2010 20:49


ah cette envie de sens, du sens des choses qu'on vit, tandis qu'à pleine bouche on ne parle que de son goût, sa saveur, ses tripes…Et si nous aimions le goût que laisse le sens sur nos sens ? Va
savoir !


Fragon 03/05/2010 11:42



hum.