ma mémé

Publié le 4 Décembre 2010

 

Hier, maman a mis mémé dans la voiture. En fait, en vérité, un peu avant, elle a appelé un taxi. Parce que nous, on n’a pas de voiture. C’est exceptionnel d’appeler un taxi, vous savez. Connaissant maman, je n’en suis pas encore revenu.

Moi je m’appelle Paul. Je suis le fils à ma maman, et mémé, c’est la maman à ma maman. Je ne me souviens plus quand ça a commencé mais ça fait des années qu’on vit ensemble. Depuis même que je suis né, je crois bien. Ma maman, elle n’aime pas la solitude.

J’ai trois grands frères aussi, mais ils sont en pension mes grands frères, et je ne les vois presque jamais. Je suis le quatrième, « le petitquat », qu’on m’appelle.

Hier matin, mémé, elle n’était pas en forme. Faut dire que pendant la guerre, mémé elle dit toujours qu’elle a eu froid et puis qu’elle a eu faim. Quand ça a été l’hiver, ils ont brûlé tout ce qu’ils ont trouvé au fond du jardin. Mon papa, il n’est pas souvent là. Il est militaire. Militaire de carrière. Maman dit toujours que c’est rapport à pépé qui était dans les douanes. Douanier-chef. Sauf que pendant la guerre il a résisté, mémé, elle dit. Un jour, ils sont venus le chercher mon pépé, il est parti et il est pas revenu.

Alors mémé, elle est restée chez nous et on a continué à habiter tous ensemble. Parce que papa, lui, il est resté militaire et il n’st pas souvent là.

Quand il vient nous voir, on a intérêt à être bien sages. Maman, elle lui met toujours son assiette. Même s’il est parti pour plusieurs mois. Il fait du parachute mon papa. Et la dernière fois qu’il est rentré sans son parachute, moi je ne l’ai pas reconnu, mais maman, elle s’est mise debout devant la table et elle l’a regardé, tout étonnée. Il y a eu un grand silence.

J’ai continué à manger mon os de poulet, avec les doigts. Papa, la première chose qu’il a dite avec sa grosse voix, c’est : « Alors, on est devenus des sauvages ici pendant mon absence ? ».

J’ai reposé l’os et j’ai regardé ma maman. Heureusement, maman, quand papa n’est pas là, non seulement y a mémé, mais parfois, elle a aussi ses copines.

Et comme mon papa, il n’est pas souvent là, alors forcément, elle a beaucoup de copines. Elles sont gentilles les copines à ma maman. Elles me font des caresses et puis aussi elles m’offrent des bonbons, en me disant que je dois être bien gentil avec ma maman et ma mémé.

Celle qui était là, ce jour-là, elle était encore plus gentille que les autres. Elle a même tenu tête à mon papa et elle lui a répondu : « Dis donc, t’as déjà ton assiette, faudrait pas exagérer tout de même ! ». Mon papa, il n’a rien dit, il m’a juste mis sa grosse main sur la tête et il a tout mélangé mes cheveux en regardant ma maman en souriant.

Si je vous raconte tout ça c’est pour que vous compreniez que vraiment, appeler un taxi, ce n’est pas un truc qu’on fait tous les jours chez nous !

Donc maman, elle a mis mémé dans la voiture. Avant, elle lui a mis un gros manteau, et puis aussi un bonnet et une écharpe. Même qu’elle lui a mis ses lunettes de vue, celles qui sont fumées et qui lui donne l’air d’un gros scarabée. Moi je mes suis dit que c’était bizarre parce que ce matin, il n’y avait pas de soleil. Elle l’a aidée à marcher jusqu’à la voiture avec Ginette, sa copine et je les ai regardées partir. Maman faisait vite, elle ne parlait pas. J’ai pas pu dire au revoir à ma mémé. Maman, elle n’a pas voulu. Le soir, elle est revenue et elle a dit  que tout s’était bien passé et que demain on pourrait aller voir mémé.

Elle a dit ça à sa copine Ginette. Moi je ne comprenais rien, alors quand elle m’a envoyé me coucher, je suis resté en haut des marches de l’escalier et j’ai écouté ce qu’elles disaient.

Ginette, elle a demandé comment avait réagi le docteur.

Maman elle a répondu qu’elles étaient arrivées, qu’elle avait appelé au secours, et que le docteur  n’avait plus eu qu’à constater. Il a même fait un certificat à ma mémé. Peut-être qu’elle est allée passer son certificat d’études, ma mémé, je me suis dit, tout fier. Et puis maman, elle a dit qu’elle avait drôlement bien fait. Que comme ça, elle avait accéléré les choses et que elle avait pas eu à demander un permis.  Que vraiment, c’était scandaleux de demander de l’argent pour ça.. Que ça lui avait fait faire des économies, que par les temps qui courent, c’était pas du luxe, sacrée nom d’une pipe…  Parce que les frais de transport pour conduire ma mémé dans son village, en caisson spécial, c’était vraiment trop cher. J’ai pas entendu la suite, parce que je me suis endormi.

Demain, à ma mémé, je vais lui demander, c’est quoi un caisson spécial.

 

 

 

Rédigé par Fragon

Publié dans #Poésie

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emmanuelle grangé 09/12/2010 20:02


le caisson (à le relire,tiens, comment aurais-je pu l'oublier !)répand l'eau des yeux entre l'os rongé et la nouvelle étoile dans le ciel. Comme je me souviens d'elle, de lui... !


Fragon 17/12/2010 16:15



Merci très chère.



le babel 05/12/2010 22:47


Ah je te retrouve tout à fait là, et avec plaisir. Tu m'as encore cueilli à la fin…


Fragon 06/12/2010 19:42



alors... j'en rosis ! : pfffttttt.....



agathe 05/12/2010 22:44


l'enfant, si loin, si proche. J'aime sa vision. Merci


Fragon 06/12/2010 19:41



Merci à vous d'être venue... les lecteurs sont les moteurs parfois de l'écriture en berne !


 



Eléonor 05/12/2010 19:28


Il est des histoires touchantes par leur beauté et leur vérité. Ravie de découvrir cet univers et au plaisir d'échanger.
Eléonor.


Fragon 06/12/2010 19:41



merci d'être venue.... je suis allée faire un tour chez vous, mais j'avoue que je commente peu, je n'ai pas trop de temps.



séb 05/12/2010 13:37


Touchant...
Merci pour la découverte!


Fragon 06/12/2010 19:43



ben, au plaisir alors ! et merci... tant de monde soudain, ici où c'est plutôt en résonnances... très très discrètes...