Histoire sans fin (7)

Publié le 23 Avril 2010

  baguette fibre

J’ai toujours eu l’espoir d’avoir une autre vie à me mettre sous la dent. Même aujourd’hui. Même abîmée, vide et vieille.  J’ai la certitude de pouvoir vivre autre chose. Personne ne peut affirmer que c’est un mensonge parce que cela n’a rien à voir avec cette vie que nous partageons toi et moi. Ainsi, je laisse passer les jours en pensant qu’il me sera donné d’être encore. Juste « être ». J’ai confiance. Parfois les bornes de notre quotidien se trouvent pulvérisées et je me plonge confortablement dans cette idée. Tu sais que je ne demande pas grand-chose. Il suffit qu’on me permette d’endosser n’importe quelle autre enveloppe. Je vivrai une autre vie, puis une autre, puis une autre et ainsi de suite pendant un nombre indéfini d’années jusqu’à ce que je sois fatiguée. Alors assouvie, je laisserai mon âme se dégonfler comme ces vieilles toiles nacrées qui font les parachutes et je n’aurai plus qu’à me dissoudre dans le cercle du temps et de l’espace.

Ne hausse pas les sourcils. Mes rêves sont des certitudes.

Je peux croire ce que je veux pour la bonne raison que de toute façon quand la mort viendra je ne saurai pas que je suis morte. C’est ma chance.  Pourquoi aurais-je peur puisqu’il me sera impossible d’être consciente une fois l’étape franchie ?

Toi, tu te contentes de faire un signe de croix sur ton pain. Parfois je ne dis rien, quelquefois je te demande de ne pas le faire devant mes yeux. C’est quelque chose qui m’agresse. Tu ne fais rien de mal et je ne vois pas en quoi j’aurais le droit de t’en empêcher. Nous avons toujours été tolérants l’un envers l’autre, mais je me moque de toi. Je provoque le ciel qui voudrait me faire croire que le pain qui est sur notre table, nous le devons à autre chose qu’au hasard. Nous sommes simplement nés au bon endroit au bon moment. Tout le monde n’a pas cette chance. Imperturbable, tu ne m’écoutes pas et tu retournes ton pain tout en le piquant de la pointe de ton couteau et en me regardant bien droit dans les yeux. Si encore c’était un vrai pain comme tes grands-parents en avaient mais une baguette de supermarché à peine sortie de son enveloppe de cellophane froissée ! Je tempête dans le vide. Vissé sur ta position, ta croyance superstitieuse ancrée dans le cœur, tu poursuis plus lentement ton geste en me montrant que rien ni personne ne pourra te déstabiliser. Je renonce, j’ai déjà tellement tendance à prendre toute la place.

Quoi qu’il en soit ce sont tous ces gestes te caractérisent. Il ne me sera plus donné de les voir quand tu ne seras plus là. Tu emporteras tout avec toi. Nos souvenirs, notre jeunesse, nos rires grotesques qui nous plient encore en deux dès que les invités ont dépassé le pas de la porte. Ce que nous aurons été imprimé profondément dans nos mémoire, je l’ensevelirai avec toi au moment où je t’accompagnerai une dernière fois en maugréant bien fort que tu ne te seras vraiment pas gêné pour me pourrir la vie jusqu’au dernier jour.

 

Rédigé par Fragon

Publié dans #Histoire sans fin

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hervé pizon 08/05/2010 19:53


on dit aussi veuillez maugréer, Monsieur, etc.


Fragon 15/05/2010 12:28



:) l'histoire sans fin me demande une grande concentration et là, en ce moment, c'est plutôt le bordel... alors je fais silence !


 



stipe 03/05/2010 13:18


confidence pour confidence : moi aussi j'aime bien quand je passe :)


Fragon 04/05/2010 16:21



re-



babel 03/05/2010 11:53


au temps pour moi !
J'avais mal lu, et tout s'éclaire


Fragon 04/05/2010 16:20



;)



stipe 03/05/2010 11:35


faire une croix sur le pain et des ronds dans l'eau, ou le morpion joué à la craie sur les murs de la prison qu'est la routine.

(pfffiouu, tu parles d'une image...)


Fragon 03/05/2010 11:41



J'aime bien quand tu passes, ça me réconforte.


pft.



babel 01/05/2010 07:34


Soudain, l'ordre des temps se défait, jusqu'à cet étrange futur antérieur : "Ce que nous aurons été imprimés profondément dans nos mémoires". De l"art de contourner le présent via l'inéluctable
préemption du futur ?


Fragon 03/05/2010 11:41



Non, tu ne lis pas comme je l'ai écrit. C'est ma faute, j'aurais dû mettre une virgule. Il n'y a pas de "s" à imprimé. Il faut lire "ce que nous aurons été, impriméprfondément dans nos mémoires,
....etc".


Ta lecture en vaut une autre mais elle n'est pas mienne.


;)