Publié le 11 Juillet 2016

Repêchage - 2

L'effort de guerre a occasionné un renversement des rôles. Je ne sais rien sur cette période et je n'ai pas l'âme d'une chercheuse. Je reste donc limitée dans mes mouvements et le fil des événements de cette pré-histoire peine à se mettre en place. Ce que j'ai entendu dire, c'est que dans le chœur des femmes, une hiérarchie qui n'admet ni faute ni faiblesse envahit le gynécée. Au moment de partir, mon arrière grand-père leur confie les deux enfants. Les ventres affamés aiguisent leurs ongles et se mettent à convoiter ce qui doit être éduqué. Mon grand-père subit les jalousies et les désirs enfouis. Dans la famille tout le monde a un rapport étroit avec la couture. On passe maître dans l'art du brochage, de l'assemblage, du piquage et du raccord. On taille dans tout, les vieux manteaux et le cœur des enfants. On façonne, on assemble, on tort et on replie. On fait du prêt à porter. Trois ans passent. Comme la plupart des hommes de cette époque, le père rentrera et se taira. On enterre une fois de plus en silence. La nuit, ça chuchote dans les chambres à coucher. Mais une seule chambre est pleine. Un seul lit est habité. Les tantes appuient sur leurs ventres vides et se retournent dans des lits à une place. Le jour, les conflits tendent les fils et les doigts se crispent sur les étoffes. Des paroles blessantes fusent. Mon arrière-grand -mère, empêtrée dans l'organisation du quotidien tranche. Elle garde sa fille et envoie en pension mon grand-père sous couvert de le mettre à l'abri. Il a huit ans. Il part dans une confrérie religieuse. Il en gardera un souvenir aigu et révulsé . Il y crèvera de faim et de solitude, de mauvais traitements et de cruautés potaches. D'après lui, jamais personne ne pourra comprendre. Il crache sur cette époque qui lui a tordu les reins et l'aura dégoûté à jamais des ambiances masculines et soit disant viriles.

Les petits enfants dorment.

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Rédigé par Fragon

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Publié le 8 Juillet 2016

Repêchage 1

 

J'ai quinze minutes devant moi. Dans la cuisine, un cadre. J'ai 3 ans. La tête recouverte d'un chapeau de paille un peu trop grand, ourlé de cerises. C'est l'été. Le ciel bleu recouvre ma tête. Je ne suis pas venue dans cette maison depuis une dizaine d'années. Ils m'accueillent, chaleureux. On m'offre à boire, on me parle gentiment, on me prend en photo. Je vais avoir 18 ans le 9 août. Il y a des mots que l'on ne dit pas, des questions qui restent silencieuses. Je fais le tour de la maison. Je les connais si peu. L'ambiance est feutrée, l'atmosphère plutôt paisible même si je perçois que le moindre faux pas briserait l'équilibre. Chaque meuble est à une place choisie avec réflexion. Cela ne ressemble à rien de ce que je connais. Je laisse le bourdonnement des paroles derrière moi. Quel rapport mystérieux existe-t-il entre ma mère et eux ?

 

J'ai insisté. Il faut écrire quinze minutes. C'est le seul moyen de reprendre un peu confiance en moi. Trois ans de silence. Un peu chaque jour, cela devrait m'aider à contourner la difficulté. Mes doigts s'agitent et je sens déjà le désir de fuite qui m'envahit. Je n'ai fait que la moitié du chemin. Ça ne se bouscule pas au portillon. Je sais que je ce que je voudrais écrire est tout au fond, ratatiné, à vif, écrasé par l’inconscient en de fines couches, substrat indicible. Je ne sais par quel bout attraper ce qui voudrait bien se laisser saisir. La fenêtre ouverte est un appel à la dérobade.

Je ferme, c'est trop compliqué.

Je vais changer le point de vue. Il faut que je trouve une brèche pour m'immiscer sans faillir. Des ruptures comme autant d'incisions dans la pulpe d'un fruit. Ma mère ne veut plus donner son adresse. Elle a déménagé. Elle se cache sous l'ombre d'un point. Par déduction, on peut facilement savoir où elle s'est retirée. Mais elle m'a fait promettre de me taire. Je tiens promesse. La bouche légèrement tordue. Dans la cuisine, un autre cadre. C'est ma mère, le sourire éclatant. Les cheveux artificiellement bouclés comme ça se fait à l'époque. Je me demande à quoi ils pensent quand ils croisent le cadre. Ceux que l'on a aimés à un moment précis nous deviennent-ils vraiment totalement inconnus ? Je balaie du regard l'ensemble des portraits qui ponctuent le mur comme autant de cris sourds. Je cherche à relier les uns et les autres.

Serait-il possible que la source soit contenue dans une seule photo en noir et blanc ?

 

Je tiens bon. Je ne sais pas si cela va avoir un écho mais je tiens bon. Je parle dans le vide et je cherche à construire pour mieux vivre. Je ne tiens pas mes quinze minutes, c'est certain mais ce qui sort aujourd'hui sort plutôt vite et dans la nuit, je pense à la façon dont je vais pouvoir bobiner mes idées.

 

Ma mère a une vingtaine d'années sur la photo. Son rire partage l'arrière-plan en deux, légèrement de biais. Les couleurs sont pastels. Jaune très pâle et vert d'eau. Elle m'est parfaitement indéchiffrable. Je pense à ce qu'elle a dû vivre pour en arriver à ce qu'elle est maintenant. Loin d'eux, isolée, enfermée dans la lente répétition d'une douleur lancinante, incurable. La photo en noir et blanc, c'est son grand-père, mon arrière-grand père. Elle l'a à peine connu. Sa petite sœur encore moins. Elle doit avoir huit ans quand il s'écroule foudroyé. A peine aura-t-il eu le temps de mettre son chapeau au clou. En ce jour où ça bascule, il a la petite soixantaine. Celle qui te souffle dans l'oreille que tu pourrais commencer à mettre de l'ordre dans certaines affaires. C'est une vie plutôt rangée qui s'est affaissée au sol. Pourtant, c'est peut-être lui la source de tous nos ennuis. Un jour, il a été emporté par l'histoire. Celle qui vient chambouler ta vie avant même que tu aies pu lui donner ton avis. Il est parti travailler de l'autre côté de la frontière. C'était tout sauf un travailleur volontaire. Il va y rester un peu plus de trois ans. Pendant ce temps, les femmes de sa vie prennent le pouvoir. Il ne le sait pas mais cela va influer le cours de notre existence, cette prise de pouvoir en temps de guerre.

 J'ai pris de l'avance. Il y a en a un quelque part qui me pousse en avant. Juste comme ça, en me poussant un peu du bout du doigt. Je l'en remercie silencieusement.

 

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Rédigé par Fragon

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Publié le 7 Juillet 2016

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Elle est une parmi des millions. C’est une ombre qui va et vient derrière les fenêtres de la maison d’en face. Au début, je n’y ai pas vraiment fait attention. Mais comme je travaille toujours à la même place, un jour, j’ai senti un regard insistant. Je n’ai pas de rideaux à mes fenêtres. Je me tiens au premier étage, cela ne me dérange pas d’être vue. Il est donc facile de savoir ce que je fais. J’ai levé la tête, derrière la fenêtre de la maison d’en face une enfant m’observait. Je lui ai souri.

En retour, l’enfant m’a fait un signe.

C’est devenu au fil du temps un petit jeu silencieux. J’ai facilement accepté l’échange. Il venait rompre la monotonie de mon travail.

Dans les semaines qui ont suivi, l’enfant a cherché plusieurs fois mon regard et à chaque fois, en réponse, je l’ai saluée Je ne sais pas qui elle est. Une enfant de la famille peut-être. La maison est grande. C’est un gros bloc posé au coin de la rue. On peut presque en faire le tour complet. Je lui ai compté un peu plus d’une vingtaine de fenêtres.

 

Parfois, je ne vois plus l’enfant pendant quelque temps et alors son ombre me manque.

Un matin, c’est un dimanche. Alors que je travaille une fois de plus à mon bureau, je la vois enfin. La petite a exceptionnellement ouvert la fenêtre pour épousseter du linge et puis, un peu plus tard, elle a franchi la porte du jardin et elle est sortie sur le trottoir. Elle porte un petit tablier blanc à volant et une tenue coupée à sa taille, rose- à rayures blanches. D’où je me trouve, je lui donne une dizaine d’années. Je ne peux m’empêcher de sourire. Le balai dépasse sa tête et elle le manie avec application. Je suspends ce que je suis en train de faire et j’observe la scène cherchant l’adulte qui guide l’enfant.

La maison est très souvent fermée. Je ne sais pas vraiment qui en sont les occupants. Cela me paraît soudain beaucoup moins drôle cette enfant qui travaille un dimanche. Ici le travail des enfants est interdit. La loi stipule que même s’ils sont placés, l’employeur doit les scolariser la semaine. Une amende d’un peu moins de 50 euros est prévue en cas d’infraction à la loi. Comme je n’aperçois l’enfant que de temps à autre, je me dis qu’elle doit aller à l’école. Quelques secondes plus tard d’ailleurs, j’aperçois une autre jeune femme qui sort nettoyer le trottoir. Cela doit être sa mère. Je suis rassurée.

A la mi-décembre, la coutume veut qu’on offre des cadeaux aux petits enfants et qu’on fasse péter des pétards un peu partout dans la ville. Comme j’ai envie de faire plaisir à quelqu’un, je me dis que je pourrais acheter quelque chose à la petite sachant que sa mère n’a sûrement pas les moyens de lui offrir ce dont elle pourrait rêver.

Je farfouille un peu en ville et je lui trouve une belle poupée. J’empaquète le tout et je guette. J’attends longtemps, elle ne paraît pas. Je pars en vacances.

A mon retour, je reprends mon poste de travail et je veille. Enfin, de nouveau un dimanche je l’aperçois. Elle est en train de secouer d’énormes couvertures et retape un lit qui me semble un lit de géant à côté d’elle. Elle me découvre qui la fixe et son visage se fend d’un large sourire.

Alors que je m'apprête à lui faire le signe habituel, je la vois qui embrasse sa main et m’envoie un baiser. Tétanisée par l’émotion, je soulève mon paquet et essaie de lui faire comprendre que c’est pour elle. Je continue mes gestes désordonnés lui demandant de descendre.

Inquiète de savoir si elle m’a comprise, je suis des yeux son ombre qui se déplace derrière les vitres. Je dévale les escaliers. L’échange se fait en plein milieu de la rue. Elle ne parle pas un mot de français, je ne parle que quelques mots d’arabe.  Je ne l’embrasse pas, je ne la touche pas. Nous restons suspendues dans le no man’s land. Vite, je lâche un « labess », « chouf » et « cadeau ». Elle se contente de me sourire.

Elle est encore plus petite que son ombre, et paraît n’avoir en fait que six ou sept ans. Ses mains sont recouvertes d’exéma. Son corps est menu. Ses grands yeux lui mangent le visage.

En repartant, je ne peux m’empêcher de me dire que je fais n’importe quoi, qu’on va m’accuser de me mêler de ce qui ne me regarde pas, que ma volonté à vouloir faire plaisir n’est motivée que par mon incommensurable orgueil.

La nuit, je ne dors pas bien.

Un peu plus tard, alors que je stationne ma voiture devant la fenêtre, une très jeune femme que je viens de dépasser s’arrête au moment où elle va entrer dans la villa, me dévisage et me sourit. Cela pourrait être la mère de la petite, mais elle a l’air si jeune. Je me contente de sourire moi aussi. Nouveau baiser collé au creux de la paume de la main et léger envol de  papillon. On me remercie. Je suis remplie de joie, je n’ai donc pas mal agi.

 

Encore un peu plus tard, on m’informe que la femme que je croyais être sa mère n’est qu’une bonne supplémentaire, elle n’a d’ailleurs que dix-neuf ans. L’enfant n’a aucun lien avec elle.

 

Ce matin, alors que j’arrivais, l’enfant est venue et a sonné à la porte. La dame qui travaille chez moi l’a accueillie et a traduit tout ce que nous avions à nous dire.

Elle s’appelle Imène. Elle a neuf ans.

Pendant tout le temps où elle me parle Imène tient sa poupée sur les genoux.

Elle ne rend visite à ses parents qu’aux vacances d’été. Elle a cinq sœurs et trois frères. Elle va dans une école privée. Le soir et le matin elle fait le ménage pour ses patrons. Essentiellement du rangement dans la cuisine et dans les chambres. Si elle est là, c’est parce que une autre de ses sœurs qui a été placée ici avant elle, a tellement pleuré des jours durant qu’elle a été reconduite dans son village.

Imène est très jolie. Elle a de longs cheveux tressés et ce matin, elle est plutôt bien habillée. Pourtant elle ne porte que des sandales en plastique et ses pieds ont l’air transi de froid. Imène chausse du 33.

 

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Rédigé par Fragon

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Publié le 7 Juillet 2016

Je prends mon temps. J'ai mal à la tête. Je vais voir ce que je peux faire. Comme j'aime bien divertir et que je ris beaucoup... j'ai envie de rééditer ça (écrit en son temps pour les Impromptus littéraires)

Le vendredi soir, la mère préparait les sacs de couchage, les rechanges et la glacière.

A la fin d’une série de minutieux préparatifs, un gros tas de petites choses (très sérieuses et très bien agencées) prenait place près de la porte d’entrée. Alors, la mère s’en retournait vers d’autres occupations moins délicates et se mettait paisiblement à penser aux deux belles journées qui viendraient colorer sa vie.

Pourtant, chaque fin de semaine c’était presque la même chose. A peine tournait-t-elle le dos que des ombres furtives glissaient entre les murs de la maison. Dans une silencieuse agitation un ballet muet se jouait sur une musique inaudible, dans l’obscurité qui enveloppait le couloir familier. Chaque nouveau passage occasionnait un dépôt et par conséquent un léger accroc au gros tas bien ordonnancé de la mère.

À vingt heures, le plus petit y coinçait légèrement sa pelle, son râteau et un sac de billes en terre, couvrant pieusement le tout d’un seau écarlate retourné et posé de guingois. Trente minutes plus tard, les jumeaux envahissaient l’espace à leur tour. Les deux grands entassaient de concert leurs palmes noires cerclées de deux masques bleu-turquoise aux élastiques un peu durcis par le sel de mer, créant sur le seau du petit une protubérance disgracieuse. Le recoin paisible le dissimulait aussitôt. Deux heures encore et, le père avant d’aller se coucher se contentait de soupirer tout en poussant du pied le monticule pour y accoler la boîte d’hameçons et les longues cannes à tiges télescopiques.

Heureuse de ce qui se préparait, la famille, conciliante, au matin du samedi, transportait le tout jusqu’au coffre de la vieille voiture dans de grandes vociférations rieuses et de maladroites justifications (pour le seau du petit).

Il ne faut pas croire qu’il y avait quelque chose de luxueux dans cette possibilité de partir tout un week-end. Non, chaque fin de semaine, quelque chose de très simple se renouvelait. Ils traversaient la lagune et rejoignaient le bras de mer permettant ainsi à chacun des membres de se réinventer pendant deux jours Robinson de fortune.

L’endroit était une vraie merveille. Un cabanon de vieilles planches. Une bicoque surélevée sur un sable très blanc et aveuglant nichée entre de larges palmes vertes, d’un vert très tendre, ajourées comme des fibres de raphia teinté. Dès la moitié du parcours, elle se profilait au loin. Les plus petits hurlaient de joie.

On ne tenait plus en place, ça chahutait, ça criait, la coque tanguait et le père râlait pour le principe.

A l’arrivé, la mère décadenassait la porte grise et vérifiait si rien n’avait été chapardé. D’un regard aigu, elle repérait le brasero bricolé qui mettrait des heures à s’embraser, la poche d’eau douce qui se réchaufferait au soleil. On déroulait les quatre matelas protégés par des moustiquaires. Les araignées étaient chassées.

Au sol quelques paires de claquettes, au mur, accrochés à des clous, les maillots usés. Voilà tout ce dont ils avaient besoin.

Il faisait chaud. La mère s’entêtait bien à vouloir les faire se couvrir la tête mais elle abandonnait assez vite, personne ne s’en souciait. Les corps étaient tannés depuis longtemps. On ne craignait pas grand-chose. On pêchait à la traîne, on plongeait en apnée ou bien l’on se contentait de passer en rase-motte, tuba vissé aux lèvres au-dessus du fond sous-marin un peu inquiétant (toujours pour le petit).

Les enfants ne s’occupaient de rien. Les cahiers et les devoirs étaient oubliés, les lois furieuses qui allaient avec aussi. Deux jours d’entière liberté, deux jours accordés à la nature.

Le voyage commençait au moment où la petite embarcation se décollait lourdement du ponton. Les paroles étaient remplacées par le vrombissement du moteur de la coque en plastique. Tous inspiraient joyeusement l’odeur un peu enivrante de l’essence répandue en quelques gouttes épaisses sur le sol granuleux qui brûlait les yeux (sauf le petit qui plongeait dans les jupes de la mère, suffoqué par l’écœurante émanation).

 

Ce samedi-là, dans le bleu délavé, un calao transperça le ciel alors qu’ils embarquaient dans le bateau. Le cri étrange de la bête déchira l’espace et puis s’évanouit. La mère frissonna et vérifia une dernière fois qu’elle n’avait rien omis. Les gilets, la grosse bouée de sauvetage en plastique dur, l’eau si précieuse dès que l'on emporte des enfants avec soi.

 

Ce jour-là au retour, le bateau heurta un bille de bois qui flottait entre deux eaux. La mère, les enfants, le père, tous eurent à peine le temps de s’y accrocher que déjà le bateau coulait.

Les mains croisées et emmêlées à s’en griffer la peau, ils dérivèrent toute la nuit, chantant, riant, pleurant, le père distribuant régulièrement des claques au petit afin que ce dernier ne s’endorme pas.

Au petit matin, l’eau les rejeta exténués sur la plage.

Ils ne se donnèrent même pas la peine d’alerter les secours. Ils s’endormirent aussitôt les mains glissées les unes dans les autres. Sans musique. Il leur suffisait une fois de plus d’être vivants ensemble. C’était ça leur petite musique. Leur petite valse à cinq temps.

 

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Rédigé par Fragon

Publié dans #écriture expérimentale

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Publié le 10 Avril 2015

Rédigé par Fragon

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Publié le 22 Août 2014

Il faut que je me décide.

Chaque jour, je me dis qu'il faut que je me décide. Je devrais cesser de lire et d'acheter des romans. Je devrais me secouer et secouer tout ce qui m'empêche d'avancer. Envoyer valdinguer ceux qui me sucent mon énergie, ce qui me suce mon énergie. Alors peut-être je recouvrai(s) ma liberté. Peut-être, j'ai bien dit. J'ai commencé cet été par éteindre la radio. Anxiogène et destructrice du peu d'espoir que nous pouvons avoir. C'est bien - cette radio éteinte dans le coin de la cuisine-. J'ai pu entendre à nouveau les bruits du jardin.

Ceci n'est pas un texte. Je n'ai même pas fait de brouillon. J'ai eu du mal à retrouver mes codes d'accès. C'est une longue lettre ce matin qui m'a donné envie de sortir de mon silence.

Elle était tellement pleine de mauvaises nouvelles en tout genre que je me suis dit que moi, à côté de ça, mes états d'âme, je pouvais bien essayer d'en faire quelque chose de constructif et ainsi arrêter de me morfondre entre deux tâches matérielles et domestiques (que je lui avais mentionnées).

Bref...A défaut d'écrire, je continue à photographier.....C'est toujours ça qui me dit que je ne suis pas encore complètement à côté de ma vie.

 

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Rédigé par Fragon

Publié dans #journal de bord

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Publié le 4 Juillet 2013

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C’est un couloir légèrement illuminé par une lumière transversale. L’homme se déplace à l’aide d’un déambulateur. L’infirmière le félicite.

-         -  C’est la première fois qu’on vous voit dans le couloir ! c’est bien, vous êtes courageux.

Elle continue à le complimenter, chaleureuse.

On est à l’heure des soins. Tous s’affairent. Un médecin écoute, d’un air distrait. Deux aides-soignantes opinent de la tête. Les stylos glissés à la lisière des poches lancent des éclats.

L’infirmière relance :

-        -  C’est un ancien légionnaire, c’est pour ça aussi, vous comprenez ! Il en a vécu de drôles..

Le vieillard s’immobilise. A la vitesse à laquelle il se déplace, c’est à peine perceptible mais je vois la main qui quitte la barre de métal et s’agite. C’est un mouvement étrange parce que d’une très faible amplitude. Mon regard ne peut quitter la main usée qui oscille de bas en haut dans une vivacité proche de la révolte silencieuse. Enfin, l’infirmière prend conscience de l’appel absolu. Elle plie son corps et ajuste son oreille au souffle du vieil homme. Je vois sa bouche qui s’ouvre légèrement mais la voix est si faible que seule l’infirmière perçoit ce qui devient une confidence.

Elle se relève, sourit et rectifie.

-          - Ah, non, pas légionnaire ! Policier, c'est policier qu'il était ! 

La voilà qui rit aux éclats. Je me demande si elle est capable de comprendre ce que cela peut représenter pour lui, cette différence de taille.

L’homme tortue reprend sa route et moi j’entre dans la chambre de la vieille pomme.

La vieille pomme se meurt et rien ni personne ne pourra changer le cours des choses.

Mes yeux et mes oreilles ne veulent pas en croire un traitre mot mais c’est ainsi. Le diagnostic est tombé. On la soigne mais on ne la ressuscitera pas. C’est une fin de vie. On l’accompagne.

Il me faut compter nos heures. Depuis deux ans, elle a fait plusieurs séjours à l’hôpital. Je crois que je connais presque tous les services.  Ils ne se valent pas tous. Je m’en suis rendue compte à la façon dont on la traite. C’est pas difficile à voir.

Nous sommes entre le tic et le tac. Bientôt, je ne pourrai plus l’atteindre. Son souffle est court, le cœur grince. Elle rêve les yeux ouverts.  Elle grogne. Je  n’ai pas besoin de tendre l’oreille.

Ça parle du gros René et du robinet d’eau à fermer. Elle s’énerve, s’agite. Elle crie. Ses mâchoires sont agitées de tics nerveux, mécaniques. Elle rêve la bouche et les yeux ouverts, fixes. Je cherche en silence un chemin qui nous permettrait de nous retrouver. Il y a quelques jours encore, elle ouvrait les yeux et arrivait à exprimer sa volonté. Des idées aussi. Un être humain à part presque entière.

-         -  Tu te rends compte, ma pauvre petite ? En deuil, et une robe à carreaux rouge et jaune quand même ! y a pas idée !

Dans son nouveau voyage, elle vitupère encore.

-         -  Non de non !  Mais ce qu’elles sont gourdes !

Je suis allée acheter deux couvertures. Une en mohair, une autre toute douce en polaire. Les deux sont violettes. Iris de la nuit. Je les ai posées sur ses jambes glacées. Les pieds sont abîmés, les orteils contractés et tordus par le temps. Elle sent bon.

De temps en temps, la porte s’ouvre en grand et on vérifie les branchements.

Sa peau, la semaine dernière grise est devenue rosée grâce à l’oxygène qu’on lui a insufflé. J’y passe la main, je m’y promène, je frotte tout ce qui peut encore être frotté. J’essaie d’y imprimer ma propre vie. Chimères entre des murs. Depuis des semaines, je cherchais à échapper à ses mains.  Elle voulait me crocheter et moi je voulais fuir ses ongles acérés, mal coupés, noircis par la saleté. Aujourd’hui je les glisse de force entre les miennes et essaie de la réveiller.

On ne l’habille plus, on ne l’alimente plus. Le cœur tape à plus de 100 pulsations minutes. Elle s’est transformée en coureur de fond. Je sens qu’il me sera impossible cette fois de la rattraper.

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Rédigé par Fragon

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Publié le 2 Juillet 2013

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  Pour le Babel.

 

Les boutons d'or ont poussé leur tête au travers des barreaux de la chaise. Têtus, ils semblent la pousser à agir. Elle obtempère. C'est le printemps. Qu'a-t-elle à perdre qu'elle n'a déjà perdu ?

C'est un mercredi soir qu'elle part. Il fait enfin beau. C'est comme un encouragement. Quelques boutons légèrement rosés sont apparus sur sa peau. Ça la démange, elle n'y prend pas garde. Elle sait ce que cela signifie. Elle compense la peur à coups de sucre. Elle pense aux endroits où elle aimerait aller, aux gens qu'elle aimerait voir. A ceux qu'elle évitera farouchement. Elle devient de plus en plus sauvage, de plus en plus exigeante sous ses faux airs complaisants. Elle fuit de plus en plus souvent, tout et son contraire. Le regard haché d'ombres et de lumières. Le passage à l'aéroport se déroule sans encombre, comme elle l'a imaginé quelques jours avant. Elle arrive à l'appartement étranger. Tout est débranché. Elle cherche. Un chat miaule. Il miaulera d'un miaulement étranglé toutes les nuits que durera son séjour. C'est un drôle de bruit. Coincé entre deux notes. Le chat fait des va-et-vient entre les deux portes qui lui ferment l'accès aux chambres. Elle l'a dérangé dans ses habitudes. Il est décontenancé et le fait savoir. Le circuit d'eau est fermé. Elle se débrouille, se cale aux côtés de son compagnon de fortune. Toilettes de chat. Les odeurs et les bruits tour à tour distillent dans la mémoire des sensations familières. Au matin, elle traîne jusqu'au marché .

Associations de poissons et de fleurs. C'est comme dans la chanson. Les poissons dans l'eau des fleurs. Un petit taxi rouge et elle repart. Le long du front de mer, une ribambelle de statues de bronze. Elle regarde, elle trouve ça beau jusqu'à ce qu'elle réalise que les statues sont très critiques. Les mains sont tendues et crispées, les corps découpés, tranchés, écartelés. Devant les tables de bronze où sont posées des tasses à café, les chaises sont vides. Ça sent l'oppression. C'est un paradoxe. Ses yeux s'ouvrent et elle voit ce qu'elle n'avait pas perçu au premier abord. Comme quoi, l'art regardé avec nonchalance...

Elle s'éloigne, un peu troublée. Dans l'ombre minérale qui recouvre les trottoirs, elle se saisit d'une feuille de poivrier, la malaxe et la porte à ses narines. Ça sent le poivre rose. Elle s’enivre et répète le geste plusieurs fois. Elle s'approche de son quartier, glisse un œil dans la boulangerie. Un regard, un sourire. Le boulanger a teint ses cheveux. Elle s'éloigne encore et se rapproche sans être tout à fait sûre de le vouloir. Elle ne dépasse pas l'angle. Le cireur de chaussures a déserté la place. Qu'aurait-elle pu lui dire ? Elle n'a été qu'une flèche un peu gondolée propulsée dans le ciel. Elle a une pensée pour Imène. Elle non plus ne la reconnaîtrait sûrement pas. Elle est une ombre de sa mémoire. Les orangers sont là et les oranges amères sont plantées dans le safre comme autant de confettis. Elle recule et abandonne la place. Il ne faut pas pleurer. Les rires surnageront quoi qu'il lui en coûte. Dans la devanture de la pâtisserie, les tartes aux framboises ont pris des allures martiales. Elles sont désormais taillées au carré. Les rations se font rares. La pâte est loin de crouler. La langue s'étirera pour gober les quelques fruits piquetés de poudre blanche.

 

Sans qu'elle le veuille, la vie quotidienne s'empare d'elle. Elle n'a pas de mal à remettre ses pas dans les bons chemins. Elle longe le bord de mer, l'autre, le populaire. Elle cherche du regard les couples assis sur les rebords de pierre. Elle se rend au marché central pour déjeuner. Les poissons la tentent. L'accueil est comme toujours chaleureux. Mais très vite, le patron débonnaire se révèle autoritaire. Il malmène ses employés sous prétexte d'être aimable avec ses clients. Cette fausse bonhomie lui coupe l'appétit. Elle repense à ceux qui sont malhonnêtes ici et ceux qui n'hésitent pas à penser que certains hommes et certaines femmes sont des sous-hommes. La hogra lui soulève le cœur. Elle expédie son repas et part sans vraiment remercier. Elle poursuit son retour. Cubes parfumés, passementeries, fleurs et épices à faire brûler.

Soudain, une merveille de tapis l’immobilise. Elle hésite. Ce n'est pas le prix désespérément faible compte-tenu du travail que l'objet représente. Non, c'est plutôt l'idée qu'elle n'est pas venue pour cela. Le vendeur lui présente trois tapis différents. Elle pense à ce qu'on lui a raconté sur la liberté de la tisserande qui, au gré de ses émotions et de ses états d'âme guide ses mains agiles et trace les tons et les formes. Le marchand précise qu'il existe une vraie différence entre celles qui tissent pour la vente et celles qui tissent pour leur propre plaisir. Ce tapis qui lui plaît appartient évidemment à la deuxième catégorie. Elle aime ce qu'elle y lit. Reflet d'une vie en accord avec la sienne. Elle demande la permission de prendre des photos. La permission lui est accordée. Elle essaiera de les dessiner à défaut de les acheter.

 

Un matin, elle prend le train. Un aller-retour en première classe. Les vitres sont si sales qu'on ne perçoit qu'à grand peine l'extrême pauvreté des taudis qui jouxtent les rails du chemin de fer. On est pourtant en plein centre ville. Les premières classes n'en ont que le nom et l'espace tranquille qui va avec. La moquette rouge est crasseuse, les sièges sont tachés. Combien de temps et de voyages pour en arriver là ? Pourquoi s'entêter à recouvrir le sol de moquette ? Elle ne comprend pas. Oublie-t-on si facilement ce que sont les hommes ?

Qui passe laisse sa trace, aussi infime soit-elle. Chaque trace, une âme. Mal ou bien intentionnée au moment du minuscule saccage qui réduit le terme de première classe à une portion congrue.

Elle aime la gare. Large, aérée et aérienne, fleurie. Elle décide de ne pas prendre un taxi, elle flâne, longe le mur d'enceinte jusqu'au bleu éclatant de l'océan. Elle entre dans les ruelles aux murs bleus. Dans l'échoppe aux cartes postales, elle laisse son regard parcourir les quelques ouvrages de littérature et de poésie. Un prénom et un nom l'accrochent. Elle se rappelle vaguement quelque chose puis soudain, un sourire la prend tout entière. Bien entendu, le nom familier. Elle achète et serre précieusement l'ouvrage contre elle. Elle le lira le soir, pensant reconnaître des textes déjà lus sur le net. C'est un plaisir joyeux qui la réconcilie avec ce qui existe sans exister.

 

Elle s'arrête pour boire un verre. Une famille arrive. Le père, la mère et le fils. Chemises coûteuses aux initiales brodées sur la poitrine. Un bref échange animé laisse entrevoir un conflit. La mère n'est pas contente de l'emplacement choisi, elle s'éloigne, fait ce que chacun fait en arrivant ici à la recherche du meilleur angle de vue, le cadre est magnifique. Elle sort de son champ de vision. Elle entend sans le vouloir le père dire au fils « On s'en fout de la mer. Maman, elle a un problème, vois-tu. Si tu te mets là, elle voudra automatiquement être ailleurs. Oh ! Et puis, on s'en va, je sais pas ce qu'elle fout ! ». Le gamin doit avoir dans les onze ans.

En fait, elle pense que le père aurait pu dire tout simplement « on s'en fout de la mère ».

Elle décidera alors de terminer sa rêverie sur  cette image désolante d'un homme - étrange façon d'envisager les choses.

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Rédigé par Fragon

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Publié le 4 Janvier 2013

Les pieds détachés du sol...

L'âme légère, portée par le vent,

Mon corps en apesanteur

Savoir que je suis immortelle.

Simple non ?

Voici mon arbre à voeux.

Que chacun y attache un rêve coloré.

 

italie18.jpg

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Rédigé par Fragon

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Publié le 1 Novembre 2012

 

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Il lui faudrait accrocher aux branches du tilleul quelques tissus de couleur. Elle pense à cela. Un projet qu'elle n'a pas encore réalisé. Elle a vu ça dans un film. Ça se passait en Europe de l'est. Chaque nœud serait la trace d'une étape de plus dans leur histoire. Ou alors tout simplement un remerciement. Elle ne croit pas aux souhaits et encore moins aux prières. Elle passe son temps à rendre grâce. Merci pour le jour et merci pour la nuit. Merci pour le souffle et merci pour la force. Merci pour les enfants et merci pour les parents. Ruban de soie pâle.

Lui, il vieillit. Elle le bat au ramassage de bois. Elle le dépasse quand il faut aller vite et se saisir des bûches bennées à même la terre. Elle traîne à toute vitesse la brouette dans le bûcher. C'est lourd, ça lui fait mal mais elle fait deux tours alors qu'il peine à terminer le sien. Elle rit, le bonnet vissé sur les oreilles. Elle ne l'en aime que plus.

Son cœur palpite au rythme du sang qui lui coule dans les veines. Il lui tend la tronçonneuse. Il va lui chercher le taille-haie. C'est loin d'être excitant mais il choisit depuis quelque temps des outils pour elle. Plus petits, plus maniables. Elle veut bien apprendre mais très vite, elle se lasse et lui redonne sa place. Il n'est pas encore temps de prendre la sienne. Elle s'en moque. De toute façon, s'il venait à disparaître, dans une certaine mesure, elle disparaîtrait en même temps que lui. Elle n'aurait pas la force d'en décider autrement. Elle sait. C'est tout. Il reprend la main. Depuis longtemps l'amour n'a pas la même saveur mais elle sait que ce qu'elle vit est unique. Quand bien même cela ne serait pas réciproque. Peu lui importe. Elle a fait ses choix. Un ruban bleu suffirait à attester l'espoir qu'elle porte en elle.

Le trajet reste un trajet totalement inconnu. C'est le goût de la vie Les derniers gros chagrins la laissent enfin en paix. Elle se met de nouveau à savourer. Et l'amour s'entête. C'est un étrange parfum qui lui vient en bouche comme ce vin qu'elle a commencé à boire quand celui qui ne devait pas mourir est mort. Avoir attendu aussi longtemps pour découvrir une évidence. Les parfums dans sa bouche eux sont intacts. Elle n'a pas d'expérience. Jusqu'ici, seules les étiquettes l'avaient guidée. Elle déambule dans les rayons et maintenant elle essaie de savoir ce que donneront ses choix. Elle scrute, soupèse, regarde en transparence. La confiance lui vient peu à peu. Elle nouera un ruban de soie violette.

Les vacances la reposent. Le reste du temps, ce n'est qu'une succession de matins aux collerettes sombres. Elle fait quelques pas dans la nuit et tend sa carte de transport. Ce n'est presque jamais le même conducteur. Elle traverse l'allée sans que son regard ne s'arrête en particulier. Une femme porte son enfant dans le dos. La plus jeune de ses enfants repose dans la poussette. Ses couettes finement étirées n'ont pas dû être défaites depuis plusieurs jours. Elles tire-bouchonnent autour du visage endormi. Il lui faudra attendre dimanche. Une femme plus âgée est toujours glissée face à la paroi qui la sépare du conducteur. Elle n'a aucune visibilité. Son regard se heurte à un panneau publicitaire. Il lui faudrait se dévisser le cou pour avoir une vue générale de ce qu'elle traverse. La chaussée luisante lui est inconnue. Un peu plus loin toujours les mêmes regards. Un homme baisse la tête. Il descendra au prochain arrêt. Une femme monte bardée de sacs. L'un d'entre eux contient son repas. Il est six heures trente du matin et elle se demande ce qu'elle pourrait bien avoir préparé. Elle pense au vin qu'elle boira avec l'homme qui l'attend.

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Rédigé par Fragon

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Publié le 4 Juillet 2012


 


Aujourd'hui, c'était le jour de l'indépendance et les anciens combattants paraissaient ici ou là, auréolés de leur gloire décolorée.
Applaudis ou remerciés, moqués parfois, ils n'en seraient pas pour autant guéris de leurs plaies. On ne guérit pas non – tant qu'on ne se sait pas remède et peine à la fois. C'est approximativement phonétiquement ce qu'elle avait lu. Il y avait un jeu de mot sur le « tant » qui la renvoyait au temps. Au temps qui passe et à cette étrange accumulation
d'impressions négatives proches de la défaite. Ici ou là, les hommes continuaient leur folie. L'indépendance n'avait pas le même goût selon les latitudes. Goût des feuilles arrachées à coup de défoliants au-dessus des villages, saveur de la sueur imprégnée au creux des uniformes orange flottant autour des corps de prisonniers suspects, fumet gluant de la géopolitique, odieuse odeur émanant d'une poignée de fous- furieux qui prenaient le pouvoir par la seule force de leur volonté. Les combats de papier au nom d'un dieu invisible et méchamment muet s'enchaîneraient donc indéfiniment. Au nord-Mali, les jeunes filles arrêtaient de chanter et les ballons s'immobilisaient dans la poussière du début d'été. Mais qui entendait ce qui se cachait derrière la loi des extrêmes pensait œil pour œil, dent pour dent et s'en retournait dans un sens satisfait. Communauté de bien qui n’appartient qu'à chacun. Juste retour des choses, il n'y pas de fumée dans le mot feu. Civilisation inégale. L'une au-dessus de l'autre. L'une pesamment appuyée sur l'autre. La sauvagerie a des limites. Un trait épais, rageusement appuyé au stylo feutre sur une carte d’État-major. Les anciens combattants reprenaient du bon temps. C'est si bon d'aliéner. La femme en bleu recouvrait un peu plus son voile, la jeune fille foulée à terre jurait qu'on ne l'y reprendrait plus. Crachat éructé en direction de la latérite et main passée sur le devant de la bouche. Dents noircies par la noix de kola - saignantes. Rouge à lèvres désormais interdit.
Bracelets rutilants à cacher dans les manches étirées sur les poignets enfantins. Chants serrés au fond des gorges, radios éteintes. Pendant ce temps, la communauté internationale se concentrait sur la grossesse d'une ex-première dame et une kalachnikov envoyait dans les limbes une jeune fille qui décrochait le job de son dernier été. Des mines autour de Tombouctou. Des jambes en moins. Des pieds meurtris. Et les fabricants se frottaient de nouveau les mains. Que représentaient quelques éclats de diamant noir éteints. Elle aurait voulu que cela change. Elle voulait y croire mais le sentiment d'échec persistait. Rien n'avait de sens. Les larmes versées n'y changeraient rien. Elle pouvait examiner son état au présent et y trouver les peines. Elle avait lu quelques pages assez claires pour qu'elle comprenne en quoi consistait son manque. Le bien-être n'était pas au rendez-vous du 4 juillet. Elle ne savait pas « être » ce qu'on aurait aimé qu'elle soit. Elle ne savait pas forcément montrer ce qui l'animait. Le bien-être et son côté rectiligne. La confiance en soi comme une lumière tremblotante et capricieuse. Dans l'expression deux faces de miroir opposées. Le bien et le mal. Deux valeurs morales rapportées à une sensation à la fois physique et psychique. Autour d'elle, le bien et le mal s'entremêlaient. Il lui fallait donc réfléchir au remède. Si elle acceptait de faire abstraction des considérations économiques, ce dernier était très clair. Lâcher la rampe, abandonner son poste et se tourner vers d'autres horizons, accepter d'être dépendante, se résoudre à regarder l'aventure comme aboutie. Aujourd'hui c'était le jour de l'indépendance et elle se sentait enchaînée aux racines de sa peine.


 

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Rédigé par Fragon

Publié dans #Idées noires

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Publié le 17 Juin 2012

 

Aujourd'hui je suis allée voir la vieille pomme. C'était la fête des pères. Je n'avais pas pu y aller pour la fête des mères alors j'ai décidé de me rattraper. J'ai cherché dans le jardin quelques roses à couper. J'ai glissé quatre œufs dans une boite en carton et dans mon sac, quelques photos du dernier-né afin de le lui mettre de force sous le nez. Elle ne l'a pas encore vu car les seules photos qui lui importent sont celles qui te concernent. Les calendriers où ton image apparaît s'accumulent devant le fauteuil auquel elle est désormais condamnée. Les autres n'existent plus. Il n'y a plus que toi.

Lors de ma dernière visite, trois semaines auparavant, je l'avais trouvée plongée dans le noir. Il faisait une chaleur à crever. Nous étions aux premiers beaux jours. Elle était les yeux dans l'eau, comme elle dit. Interdiction que je touche à quoi que ce soit. Elle m'avait concédé une légère remontée du store et m'avait ordonné d'allumer la lumière. Au moment de partir, elle m'avait dit de remettre tout en place comme je l'avais trouvé. J'avais éteint, baissé de nouveau le volet roulant et l'avais abandonnée à sa mortelle attente.

Aujourd'hui, quand je suis arrivée, j'ai tout de suite vu qu'on lui avait coupé les cheveux. Elle ressemblait soudain à une vieille poule. Les cheveux taillés n'importe comment par l'auxiliaire de vie. Ça faisait tout droit derrière la tête. Je n'ai pas fait de remarque particulière. J'ai toujours aimé sa façon de se coiffer, élégante et, malgré les années- les cheveux d'or - grâce à son coiffeur. 

Depuis que la vieille pomme est coincée dans son fauteuil, la maison est devenue propre. Après avoir été horrible de saleté, c'est devenu terrible de propreté. Je ne retrouve plus rien. Les auxiliaires se succèdent tout au long de la semaine, trois fois par jour.  Je ne sais qui a commis le crime d'avoir saccagé ainsi la belle chevelure. On la lève, on la lave, on l'habille et on la dépose à l'aide d'un engin au creux du fauteuil. Parfois, la vieille pomme se laisse glisser à terre, et il lui faut attendre le prochain passage pour qu'on la remette en place. Malgré son âge, elle pèse encore son poids. Quoi qu'il en soit depuis que j'ai réussi à la faire sortir de l'hôpital où elle était en train de crever, elle a repris du rose au joue, et un petit coup de fourchette.

Aujourd'hui, c'était très gai. Une grande enveloppe craft était déposée sur la table de la salle à manger. Elle m'a demandé de l'ouvrir et j'ai fait la lecture. C'était une cousine qui racontait les origines de la famille après avoir cherché pendant de longs mois à en retracer l'histoire. C'est très amusant parce que le jour de l'enterrement, c'est avec elle que j'avais fait la plus belle bourde de la journée. Je lui avais fait part d'une drôle d'histoire. Cela évoquait une enfant née hors mariage et qui avait été élevée par ses grands parents dans le plus grand secret. Afin que le voisinage ne sache rien, on prétendait qu'on l'avait maintenue la plupart du temps au premier étage d'une demeure familiale plutôt bourgeoise. A ma question de savoir si elle avait déjà entendu parler de cette affaire qui m'avait été rapportée un jour par la vieille pomme, je m'étais entenu répondre que c'était vraiment n'importe quoi et qu'il ne fallait pas toujours écouter ce qu'on me racontait.

En fait, je sus ce jour-là un peu après qu'il s'agissait tout simplement de son histoire.

Bref quelques mois plus tard, je tenais entre les mains un long texte qui rapportait l'histoire de ton grand-père et celle de ton père ainsi que celle de tous ceux qui les avaient précédés. J'ai donc choisi la partie qui nous concernait elle et moi et j'ai commencé ma lecture.

En quelques lignes, un tas d'images sonores et visuelles me sont passées rapidement sous les yeux. La Bretagne, la Normandie, les douanes, le Liban, le Congo, les deux guerres...Comme il y avait des paroles rapportées, les voix des morts ont resurgi. La vieille pomme tout à sa joie me regardait comme si j'étais une porte ouverte vers le passé. Avant de partir, j'ai coupé les branches dévorantes de l'actinidia, j'ai volontairement laissé les portes fenêtres ouvertes sur le jardin et la lumière est entrée.

Tu vois, c'est toujours dans la voiture que cela vient. Mon impatience à m'agiter est bloquée par la concentration que demande la conduite. Les idées surgissent, toujours par association. Alors je jette un coup d’œil à l'aiguille du cadran et je me laisse envahir. Parfois je lutte, parfois pas. Une fois que le flou se dissipe, je me rends compte que c'est toujours à toi que je pense. A toi, à nous. Plus le temps passe et plus ce que je croyais m'appartenir m'échappe. Les souvenirs cessent d'être clairement visibles. Ils disparaissent un peu plus chaque jour et tout en restant concentrée sur la route, je m'efforce à faire remonter ce qui peut encore être sauvé.

Tout a changé autour de nous. Les rues ne sont plus celles de notre rencontre. Le maire saccage sa ville à grands renforts de modernité. Les voitures ne savent plus se déplacer le long du front de mer. Les sens interdits fleurissent à des endroits improbables. Je tourne en rond. Toutes les places sont payantes y compris les dimanches et jours fériés. Quand je passe devant l'école communale, un squelette suspendu devant la fenêtre s'endort pour l'été. L'école, elle, semble identique. Elle n'est pas une priorité. Le musée du coquillage non plus. Sa façade barbouille le ciel d'un infâme bloc de pierre jaune. Tu me manques ou celui que tu as été me manque. Je me sens vieille et moche. Je pense à ce que nous avons été. Nos corps lisses. Nos mains ardentes. Nos nuits agitées. Je regarde parfois les photos mais je ne suis même pas sûre de t'avoir connu ainsi. Je fais le décompte des années. Je cherche les émotions, les sensations, la brûlure au creux du ventre. Il ne me reste plus rien. Tout s'en va avec le temps qui passe. D'autres l'ont dit avant moi. Je ne crois pas en savoir beaucoup plus que quand je t'ai connu. En fait je ne sais rien ou presque. Rien sur ta jeunesse, encore moins sur ta vie d'adulte avant moi. Je roule et les idées s'échappent par la fenêtre entrouverte. Il y a quelque temps encore, je pouvais retrouver un parfum, une odeur de peau. Je pouvais faire naître l'image de ton corps parfait. Ce n'est plus possible. Je me demande comment font les autres pour rester fidèle et accepter la dissolution de ce que l'on a aimé. A quel moment cela commence. A quel moment passe-t-on de l'autre côté ?

 

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Rédigé par Fragon

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Publié le 10 Mars 2012

-         Est-ce que vous aimez l’été à Paris ?

C’est une question banale. Celle que Marguerite vient de poser à François sous l’œil impassible de la caméra. Une question que je viens d’extraire au hasard des couloirs abandonnés de l’INA. L’entretien commence par une question sur l’amour de François sur l’Afrique. Marguerite a le sourire. Elle se tient les bras écartés, les mains posées sur les hanches. Son sourire est radieux . Nous sommes en 1986, dix ans avant sa mort. Elle a 72 ans et ça ne se voit pas. Elle irradie d’espièglerie et d’une certaine façon, de séduction. Pas de doute. Il lui répond en contournant sa question et la renvoie à ses premiers cours de collégien. Elle le relance. Il cède.

J’ai relu le Barrage et de fait ça m’a donné envie de revoir son visage. Celui de l’adolescence.

J’ai le vague souvenir d’une vieille femme crapaud, telle que les manuels de français s’escriment à nous la montrer. Les adolescents qui cherchent à mettre un visage sur un nom sont rares. Ce qu’on leur montre, ça devrait être interdit. Les manuels parsemés de notices biographiques ressemblent à des chroniques nécrologiques. A vous dégoûter à jamais de la littérature et de ceux qui la font.

Pourtant sur la vidéo, sa bouche est lumineuse. Ses lunettes n’arrivent pas à cacher ce qu’elle a été. Je fouille les archives. Je tombe sur une autre interview tournée en 1966, soit trente ans avant sa mort. Elle se tient droite, élégante, une cigarette à la main. Terriblement belle et altière.

C’est un samedi pluvieux sur Nantes. Un peu froid. Un samedi où même le chant des oiseaux et les manifestations que j’ai croisés ne m’ont pas donné envie de rester dans les rues. J’ai pris quelques photos et puis je suis rentrée.

Moi, est-ce que je pourrais répondre à sa question ?

L’été à Paris, j’y ai sûrement passé quelques journées.

Des souvenirs de mains sales et de barres de métro poisseuses, de bouteilles d’eau minérale ridiculement petites à un prix exorbitant, d’arnaqueurs au jardin des Tuileries qui font tomber des bagues de pacotille afin d’embobiner les touristes. Je vois des rues vides plombées parfois par des ombres minérales qui provoquent un frisson dans la nuque. Je repense à une chambre d’hôtel dans laquelle se déplacer relevait du défi et où les odeurs de moquette révulsaient le nez. L’été à Paris ? Non, à moins d’être sûre d’y faire de bonnes rencontres. Ça m’est arrivé. Des mauvaises aussi.

Je me suis demandé ce que j’aurais aimé comme question.

Et qui j’aurais dû être pour qu’on m’interroge de cette façon.

Et combien de temps cela faisait qu’en fin de compte tout le monde se fichait royalement de ce que je pouvais penser.

Ma frénésie à parler parfois prend sa source dans ces silences.

En sortant de la gare dans la rampe d’accès, j’ai croisé un homme. Je l’ai reconnu pour l’avoir rencontré dans un cadre professionnel il y a plus de deux ans à six mille kilomètres de là. Cela avait duré à peine trois jours. Vingt kilos de plus certes mais le même homme. Un élan m’a poussée à forcer son regard et à lui dire qu’on se connaissait. Il a dû me prendre pour une folle. Surtout quand je lui ai dit :

-         Mais oui on se connaît....Vous venez de x n’est-ce pas ?....et on s’est croisés à Y, vous vous souvenez ?

Il m’a souri et m’a répondu qu’en effet, oui..  et que justement, il partait pour l’Ethiopie.

Je me demande vraiment à l’instant s’il m’a reconnue ou s’il a dit cela gentiment pour ne pas me laisser voir qu’il n’en était rien.

Souvent, la soif de briser le silence qui m’entoure est plus forte que le ridicule. Fumer tue. L'existence aussi parfois. Rarement le ridicule . Je m’invente une formule express.

Avant, je parlais de toi et de ce que je voyais tout autour de moi. Avant quoi au fait ?

Dans ces temps de noyades intimes, je cherche un contact éphémère.

J’aurais dû lui demander :

-         Aimez-vous le printemps sur Nantes ?


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Rédigé par Fragon

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Publié le 26 Novembre 2011

La vieille pomme se traine jusqu’aux toilettes. Ses orteils agrippés au fond des chaussons. Ses talons tanguent. La canne ne suffit plus. Il lui faut un bras. J’ai le temps de passer dans deux pièces et de revenir, elle n’a toujours pas atteint la porte.

Ce soir, la vieille pomme est encore plus vieille que d’habitude. Elle sait qu’on se moque d’elle. Ivres de notre chagrin et des verres trop pleins qui sont venus combler le vide, nous nous tordons tout en essuyant la vaisselle. La vieille pomme, ça lui en fait deux maintenant. Deux fils trop tôt partis en plus de son homme. Jamais deux sans trois. On n’est pas très certains qu’elle ait bien compris. Elle tourne en boucle depuis hier matin.

19 h 20 – On est quel jour ?

Samedi.

19 H 21 – C’est quand la cérémonie ?

Mardi.

19 h 23 – On part quand ?

Lundi soir.

19 h 24 – On dort où ?

A l’hôtel, on a trouvé des chambres.

19 h 25 – Mais moi je peux très bien monter les étages.

Non, vous ne pouvez pas. On a trouvé une chambre au rez-de-chaussée, ne vous inquiétez pas.

19 H 26 – On est quel jour ?

Mardi. Heu.. non, samedi.

19 h 27 – On part quand ? il faut que je m’habille ? Qu’est-ce qu’il a dit ? Hein ?

Rien, il n'a rien dit . Mais non, on part lundi soir.

19 h 28 - Je veux appeler la fleuriste.

Oui, bien sûr, attendez un instant, je termine.

Elle prend la télécommande de la télé.

Comment elle s’appelle votre fleuriste ?

19 h 29 – Je sais pas, c’est celle sur la place, j’ai l’habitude. Il suffit que je leur dise au téléphone, ils me la passent.

Je vais voir ce que je peux faire. Un instant.

Je lui passe le combiné après avoir composé le numéro.

19 h 30 – Allo ? vous êtes la fleuriste. C’est moi, Madame "Lys", vous savez.. mon fils est mort, je veux des fleurs. Vous n’auriez pas quelque chose avec du rouge ? Vous savez, vous comprenez, c’est moi qui offre toujours des lys ...


19 h 37 – J'arrive pas à raccrocher. J'ai bien raccroché ? On dort où ?

Pas loin de F. -  on a trouvé un hôtel, ne vous inquiétez pas.

19 h 38 – On est quel jour ?

On est samedi, demain, c’est dimanche.

19 h 39 – On dort où ? On part maintenant ? Il faut que je m’habille ?

Hurlements de rire devant l’évier. On détourne nos têtes et on tente de cacher nos visages en larmes.

19 h 40 – Vous vous foutez de moi. C’est pas drôle.  Je peux avoir encore un sucre ?

On lui donne un sucre.

19 h 42 – Je peux en avoir un autre ? Juste une corne.

Va pour la corne.

19 h 44 – J’ai parlé à J. ?  Je l’ai eue au téléphone ?

Oui. Pourquoi ?

19 h 45 – Qu’est-ce que je lui ai dit ?

Ben, vous savez, on n’écoute pas vraiment vos conversations...

19 h 46 – Ben, j’ai quand même bien dû vous faire un compte-rendu.

Ben non, pas particulièrement.

19 h 47 – T’y penseras un jour ? Tu bourlingueras mon lit ? C’est pas bien mis.

.............

 

19 h 48 – Je veux une noisette.

Tenez.

19 h 49 – Deux, j’en veux deux. On n’en donne jamais qu’une.

................

19 h 50 – Hum...

19 h 51 – Tu m’en donnes une autre ?

19 h 52 – J’en ai pas déjà pris un de Xanax ?

Si. Attendez.

19 h 53 -Tu crois que ça serait un malaise inopportun que je parle à B. ce soir ?

Pourquoi vous ne lui avez pas déjà parlé ?

19 h 54 – Si, je crois. Tu sais, ma petite. Plus les jours passent et plus je suis malheureuse. Comment l’expliquer ?

 

 

Etc....

 

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Rédigé par Fragon

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Publié le 22 Août 2011

En écho à Bob...

- Et toi t’as fait quoi pendant l’été ?

- Moi, pftt... j’ai pas fait grand-chose mais de toute façon c’est chaque année pareil.. en juin, je rêve de perdre dix ans voire une petite vingtaine d’années et à peine sommes-nous arrivés au 14 juillet voilà que je me retrouve avec l’impression d’en avoir dix de plus....

-Wouai, évidemment vu comme ça, ça ressemble à une énigme à deux euros.. du genre t’as quel âge vu que tu voulais en perdre vingt mais que tu en as gagné dix.

- Gniak... gniak...

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