Publié le 21 Juillet 2011

plante-verte.JPGJe crus un certain temps que tu n’étais qu’un détonateur. L’explosion avait eu lieu. Le bien et le mal avaient été faits. Autant de bien que de mal. Autant de mal que de bien. Ainsi soit-il. La vie renaissait d’entre les entailles. Ça saignait mais le sang se révélait du miel. Une quinzaine de nuits volées, des journées exsangues, l’esprit aveuglé à t’attendre, à te retrouver, à t’aimer. Le corps en activité manifestait son bon fonctionnement. Il devint plus souple, se relâcha, se plia à toutes tes exigences. Les muscles s’affinèrent, la peau se parfuma, la taille se fit légère. Je n’étais donc pas morte. Comment avais-je pu le croire. Je cessai peu à peu de manger. Je n’en avais pas le temps. Une autre faim faisait disparaître toute logique. De nouveau je maigrissais tout en reprenant des forces. Cela n’avait rien à voir avec la nourriture. Je te fis mon unique substance. Mon plaisir en était décuplé. Chaque caresse, un acide inconnu. Au petit matin, les membres fourbus, la conscience aiguisée comme une lame, je me mettais en route puis progressais jusqu’au soir dans un total détachement. Mes mouvements devenaient mécaniques. Un besoin absolu d’aller jusqu’au bout. Singulier vertige de ta vitesse. Toute cette période tu restas silencieux. Tu écoutas ce que j’avais à dire. Je me déversai. Parfois alors que je parlais encore, je réalisais que le sommeil t’avait emporté. A la fin du mois, je partis. J’avais tant de choses à faire désormais. Tu venais de m’offrir l’invulnérabilité. Je fis mes bagages, annonçai mon départ, infligeai les dernières souffrances à mon entourage. Je quittai ton pays. Je m’éloignai. On ne partage pas sa vie. On en fait cadeau puis on la reprend.

Nous nous écrivîmes. Ou plutôt je t’écrivis ma liberté recouvrée. Plus de trois cents lettres. Une par jour.

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Rédigé par Fragon

Publié dans #Histoire sans fin

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Publié le 14 Mai 2011

C’est un ciel bien bleu comme on les aime. L’été commence. On file au plus vite. On s’évente du mieux que l’on peut. Les chemises froissées collent aux sièges des voitures. L’air est étouffant. Les pieds rougissent dans les chaussures. C’est du feu. La peau est encore fine, translucide, légèrement diaphane. Pas question d’enfiler des sandales pour toute une journée. Ça relèverait de la folie. Cloques et ampoules garanties.

Le ciel est bleu bien qu’il soit près de dix-huit heures.

Le "petit taxi" m’a déposée en début de corniche.

Côté plage publique, c’est noir de monde. Aucune femme. On ne discerne que des hommes. Jeunes, minces et nerveux. Par groupe de dix à douze, ils tapent dans des ballons. Le sable semble sale, compacté, foncé. La mer s’étale plus loin, presque discrète. Elle ne lutte pas contre les aspirants à la gloire. J’arpente le trottoir les yeux avides. Dans la courbe qui tisse un lien étrange entre les deux mondes (plage publique - plages privées), je sursaute. Sur un banc, juste devant la terrasse du Mac Do, une étrange animation. Ce sont quatre gamins entre douze et quatorze ans qui s’acharnent à sniffer de la colle dans leur sac plastique bon marché. Personne ne les regarde, ils sont comme invisibles. 

Un peu plus loin, le S. B., un club présenté comme le « Club des Clubs » et dont le règlement intérieur vaut un coup d’œil. Les transats sont vides. Une personne nage confortablement dans la piscine olympique. Il n'y a personne. 

... j'ai pas de photo (sic), j'ai pensé là maintenant ici que vous n'en auriez pas besoin. Je me trompe ?

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Rédigé par Fragon

Publié dans #journal de bord

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Publié le 7 Mai 2011

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Le premier bardé d'un numéro, le deuxième pieds collés à la mer, ils avancent.

Ils ont la route devant eux, la mer en arrière. Quand je les ai vus, je buvais un verre juste au-dessus d’eux. Ils ont surgi devant moi, venus de nulle part. Sûrement à l'abri des rochers.  Je n’ai pas eu le temps d’ajuster ma prise.

Les poissons filaient au vent rejetés comme par magie par la mer. Si l’on regarde la chaussure du deuxième (malgré la dégradation que j’ai fait subir au cliché) on voit que l’eau le tient attaché. Cordon ombilical sous-marin. Eclat de la jeunesse révolutionnaire ou en droit de l’être – Droit de l’Être.


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Rédigé par Fragon

Publié dans #écriture expérimentale

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Publié le 4 Mai 2011

Je les ai raccompagnés à midi trente. Sur le quai, elle s’est retournée et a fait trois pas vers moi puis sans que je puisse l’éviter elle m’a serrée fort dans ses bras et m’a soufflé à l’oreille :

- Merci, tu as été formidable. Je t’aime, tu sais.

Robert l’a regardée impatient, la main agrippée à la barre de la porte coulissante, le pied droit déjà engagé sur le marchepied et son antique valise sans roulettes péniblement suspendue à la main gauche.

Je n’ai jamais eu de petit ami qui s’appelait Robert. De toute façon, si tel était le cas, je pense que jamais ce prénom ne me viendrait en tête quand j’ai envie de parler du pire de ce que j’ai eu à supporter depuis que ma sœur m’impose de partager sa vie amoureuse. Et pour le coup, je sais de quoi je parle. On n’est pas loin de la soixantaine elle et moi.

J’entreprends de lui tapoter gentiment l’épaule et je lui réponds :

- De rien, ne t’inquiète pas, ça m’a fait plaisir... à bientôt, ne t’en fais pas... Allez dépêche toi, tu vas rater ton train...

Je la pousse légèrement vers Robert. Elle se décide enfin à s’éloigner. Aussitôt ce dernier abandonne la porte en m’adressant un léger signe de la main avant de s’engouffrer dans le compartiment. Je regarde ma sœur ajuster son ridicule chapeau de paille (en forme de cloche) et mettre en branle ses soixante-quinze kilos pour un mètre soixante. La perfide que je loge en moi se dit que oui évidemment Robert a de quoi faire et ne doit pas s’en priver si j’en crois les regards libidineux qu’il porte aux jeunes filles en fleurs et les réflexions déplacées que j’ai dû subir au cours des derniers jours.

Ma sœur grimpe à son tour. Ses fesses rebondies tressautent

et je les vois qui se glissent poliment dans le couloir central. Un peu plus loin, les voilà qui s’écroulent dans les sièges après avoir eu un mal de chien à glisser la valise au-dessus de leur tête. Ma sœur colle son visage à la fenêtre. Robert ouvre son journal. Inutile de préciser qu’il s’agit d’un journal sportif. La seule fantaisie qu’il s’octroie dans la longue et ennuyeuse répétition de ses activités minutées. Robert aime le foot et les joueurs mais de préférence quand ils sont de bons gros garçons blancs aux cheveux raides. Les crépus sont tolérés simplement quand ils marquent un but, et encore, mieux vaut qu’on soit en finale de coupe du monde et un quatorze juillet.

Je préfère l’oublier et me contente de fixer le visage affligeant de celle qui cherche à tout prix à me faire comprendre par des mimiques simiesques que je vais lui manquer. Encore cinq minutes et le train devrait se mettre en marche. Je prends mon mal en patience et tout en agitant la main à mon tour, je cherche à contenir la joie mauvaise qui m’anime et me donne envie de partir dans l’autre sens les jambes nouées à mon cou, le cœur barloquant. Je me contiens et me force à ne pas trop sourire tout en retenant le sifflotement qui m’emplit depuis le matin.

Soudain, ma sœur me crie quelque chose. Je lui fais signe que je n’entends pas. Je la vois qui fouille dans son sac puis qui me brandit son téléphone en mimant – hilare - le geste de m’appeler. Trop tard, j’entends le sifflement du chef de gare. Une secousse et les premiers wagons se déplacent mais s’immobilisent de nouveau. Je fais un geste désespéré pour lui faire croire que je n’ai plus de crédit. Elle se renfrogne et reste vissée, le visage collé à la vitre, me fixant d’un regard contrarié.

J’agite de nouveau la main. Ses yeux s’illuminent. Elle porte ses doigts à ses lèvres et me lance un baiser. Je me fends d’un sourire.

Il me reste onze mois et quinze jours avant de devoir de nouveau subir Robert.. À moins qu’avec un peu de chance, elle ne me présente un nouveau fiancé d’ici le printemps.

Robert aura été le pompon sur le gâteau, la cerise sur le mocassin, le gland sous le chêne. Robert est l’archétype du type rigide qu’on n’a aucune envie d’avoir chez soi pendant quinze jours.

Celui qui ne supporte pas que des jeunes s’assoient sur la pelouse de son immeuble dans lequel il a acheté son appartement en copropriété. Celui qui, à peine levé le matin, vérifie que tout le monde a bien repeint les volets de son appartement dans le délai réglementaire et dans la couleur imposée parce qu’il s’agit de ne pas rigoler avec le règlement voté par les copropriétaires. Ça lui a coûté assez cher à Robert (l'accession à la propriété). 

De toute façon il met un point d’honneur à assumer ses responsabilités. Robert s’est fait élire dans le syndic le jour où il s’est retrouvé en pré-retraite. Depuis qu'il y a été élu plus de quinze nouvelles décisions ont été soumises au vote de l’assemblée générale. Robert aime l’ordre et ça se sait. Plus de crottes de chien sous les pins du jardin commun, plus de sacs poubelles fantaisistes et des voitures garées comme dans un garage Peugeot. Dans sa poche, Robert a toujours un petit carnet à souches autocollantes pour pouvoir mettre des mots sur les portières de ceux qui se garent mal. Il les appelle les propriétaires  inciviques.

Robert, c’est aussi celui qui a même une carte pour ne pas payer le bus parce qu’il a fait la guerre d’Algérie. Un jour il a appris par hasard dans la gazette municipale qu’il pouvait y avoir droit en tant qu' ancien combattant.

Alors, évidemment  pourquoi il s’en serait privé même si sa guerre à lui n’a duré que quinze jours et qu’il n’a jamais vu l’ombre d’un indépendantiste algérien. Robert a été rapatrié à toute vitesse pour cause de trouble cardio-vasculaire en réaction foudroyante à la consommation l’huile d’olive. Je me demande même si sa dent envers tout ce qui est exotique ne viendrait pas de là. Bref, Robert ne paie pas les transports en communs et utilise parfois les sièges réservés aux grands blessés de guerre. Il ne manquerait plus que ça qu’il paye lui alors qu’il a risqué sa peau et que la mairie distribue des bons aux étrangers.

Robert aime les transports en commun quand ils sont gratuits, le reste du temps, il prend sa voiture. Celle qui est garée comme chez Peugeot. En épi.

Robert n’aime pas les jeunes. Les jeunes n’ont rien fait eux, pas vrai. Tout leur tombe dans le bec sans qu’ils aient à lever le petit doigts. Les jeunes sont par principe des fainéants. Le pire ce sont les noirs. Y a rien à en espérer. On sait bien qu’ils ne veulent rien respecter, il suffit de voir comment ils en profitent. Ceux qui viennent aux restau, et bien ils ont toujours le téléphone dernier cri et en plus ils n’aiment pas ce qu’on leur donne. Il le sait, il l’a vu à la télé. En résumé, Robert aime encore moins les noirs que les Arabes - jeunes ou vieux confondus.  

Robert fait du bruit en mangeant, Robert écoute le journal de 20 heures sur TF1 et distille ses propres commentaires. Robert pense qu’on ne lui dit pas toute la vérité. En ce sens, il n’a pas tort, j’en conviens. Robert dit à tout le monde ce qu’il en pense lui du monde tel qu’il va et il en rajoute en imaginant comment il faudrait faire pour qu’il en soit autrement. Je soupçonne Robert de voter pour le Front National. Robert est persuadé que Bin Loden n’est pas mort et que l’explosion nucléaire au Japon est un mensonge des américains pour nous faire acheter du poisson des îles caïmans.

Robert donne son compte à celui qui le cherche. Robert n’a pas sa langue dans sa poche et il faut ce qu’il faut.

Robert n’aime pas les chiens, les crottes de chat, le bruit, la musique, la pluie, l’art et l’architecture. Robert n’aime pas que je laisse des fleurs sauvages dans mon jardin et encore moins que je décide de ne pas le tondre. Un jardin est fait pour être tondu, une voiture pour être lavée, et les chaussures pour être remplacées par des chaussons une fois le pas-de-porte franchi. Oui, mais que chez lui. Chez moi Robert garde ses chaussures de sport et passe dans toutes les pièces, étage compris, sans aucun remords. Je voudrais bien lui faire la remarque, mais pas la peine que j’essaie, j’ai bien peur que la partie soit perdue d’avance.

Robert a peur de s’ennuyer et ne tient pas en place. Robert est incapable de laisser un outil de jardin dans le jardin. Robert mange le pain de la veille avant celui du jour. Il ne faut pas gaspiller.

J’ai eu beau leur présenter un tas d’endroits très différents, Robert trouve à chaque fois un moyen pour établir un lien entre ce qu’on lui montre et ce qu’il connaît. Le couscous c’est comme la choucroute mais sans le chou. Les pics enneigés de l’Atlas c’est comme les Pyrénées mais sans le fromage. Le jus d’orange c’est comme la vodka mais sans les glaçons.

Alors que j’égrène mentalement la liste de ce que Robert aime ou n’aime pas, un signal sonore retentit sous le dôme et j’entends malgré les grésillements et les bruits de la foule une voix aiguë qui informe les « aimables passagers que le train en partance pour ..... retardé d’au moins une heure et trente minutes en raison d’un accident sur la voie indépendant de notre volonté.... renouvelle toutes nos excuses ».

Ahurie, je vois ma sœur qui de nouveau s’éveille, se fend d’un large sourire, bouscule l’épaule de Robert qui se lève lourdement puis s’empresse de redescendre la valise.

Dieu existe-t-il, m’a-t-il oubliée, mais qu’ai-je donc bien pu faire de mal ?

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Rédigé par Fragon

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Publié le 4 Mai 2011

(PS : je m'échauffe...une reprise juste pour voir)

 

Elle tendit l’oreille. Dans le brouhaha indéfinissable qui l’entourait, elle venait de saisir au vol une phrase lancée en l’air.

Ça disait qu’on avait beau se trouver à côté de quelqu’un, et bien parfois, on n’entendait rien. Elle se redressa et délicatement écarta le rideau. Un peu plus loin, elle aperçut deux femmes. Toutes deux approchaient la soixantaine d’années mais l’une tenait plutôt bien la route. Elle était la plus jeune, et, dans une succession de déhanchements qui auraient pu être comiques si elle n’avait pas été si âgée, elle s’évertuait à entrer dans un de ces des cachemires bon marché, bien  trop étroit pour son opulente poitrine. L’autre lui rapportait méticuleusement ses problèmes d’audition.

Amusée, elle laissa délicatement retomber le tissu. Elle hocha légèrement la tête et se dit qu’elle n’avait pas tort. Souvent, on avait beau se croire tout près d’un être, on n’entendait rien.  Plus rien ne fonctionnait. Les mots, les échanges restaient sur un terrain neutre et semblaient oubliés aussi vite qu’ils avaient été prononcés. Le cœur éteint, enfermé dans le noir des jours patiemment accumulés, obstruant la lumière des premières rencontres. Elle sourit à la métaphore facile. Une cabine d’essayage comme lieu de recueillement en ce samedi après-midi, c’était bien quelque chose qui lui correspondait mais qu’elle avait de tout temps gardé secret. Dix minutes plus tôt, lassée de l’agitation de la fin d’après-midi, elle avait décidé de suspendre ses achats et de se réfugier là, en dehors du flux assommant des acheteurs de fin de semaine. En quelques mouvements, elle s’était emparé au hasard de plusieurs articles et sans même leur porter un soupçon d’attention, elle les avait entassés sur son avant-bras et s’était résolument placée devant l’entrée des cabines. Puis sans daigner gratifier d'un coup d’œil la pauvre fille surmaquillée qui faisait office de vendeuse « avec expérience » et « souhaitant évoluer rapidement », elle avait récupéré le petit carton de plastique réglementaire qui attesterait à sa sortie qu’elle n’était pas une voleuse.

L’affirmation la taraudait. Elle se laissa glisser une nouvelle fois contre le fond de la cabine. A dire vrai, depuis longtemps maintenant, elle n’entendait plus le cœur des autres.

Enserrant ses genoux dans un geste enfantin, elle rectifia mentalement.  Pas les cœur des autres, juste le cœur de l’autre. Certes, elle ne s’était peut-être jamais sentie seule mais elle se savait seule. C’était une obsession. Qui aurait été capable de dire la réalité des sentiments que l’un portait à l’autre. Quelle était la part de peur de la solitude, de l’échec, de l’humiliation si l’un des deux rompait les amarres que le temps avait encordées de chanvre et de sueur mêlés. Quels mensonges plus forts que les sentiments réels les avaient étroitement imbriqués. Longtemps, elle s’était cru capable de faire front, de tout larguer et de hisser ses voiles quand bon lui semblerait. Mais au lieu de tout cela, elle avait appris la patience. Le voyage n’était pas un chant d’amour. Plutôt une succession infinie de résistances aux désirs. Un étrange et permanent sentiment de manque. Palliatifs. Soins intensifs. Abandons de soi. Insidieux. Froids. Calculés.

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Rédigé par Fragon

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Publié le 2 Mai 2011

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Photo prise le jeudi 28 avril 2011 après Aquergour ( Moyen-Atlas).

 

Une petite fille de dix ans s’en allait au soleil Quel charmeur de serpent rencontra-t-elle sur la place Avant qu’un fou furieux ne s’avise de lui donner des ailes Il y eut des hommes et des femmes Paisiblement attablés à vivre Il y eut un homme et une femme Yeux ouverts à regarder le monde autour d’eux Ils se parlaient Ils riaient peut-être Ou peut-être ne s’aimaient-ils plus Peut-être commençaient-ils à s’aimer Qu'importe Il y eut un homme, des femmes Des hommes et une femme Et puis plus rien. Ils étaient dix puis quinze puis seize

Ils étaient et puis plus rien. A Dihrawud Une petite fille de dix ans s’en allait au marché

"Il y a des blessés et des morts allongés partout sur le sol. Il y a des corps mutilés, leurs mains ou leurs jambes séparées à côté d'eux »

Une petite fille de dix ans s’en allait au marché Elle s’en allait et puis plus rien.

Aujourd'hui une tête est tombée

Mais les coeurs noirs des coquelicots palpitent encore.

 

En écho au texte sur les coquelicots du Babel.


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Rédigé par Fragon

Publié dans #Poésie

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Publié le 1 Mai 2011

Ailleurs il est des fils qu'on a envie de tracer dans le ciel bleu entre les cris et les silences très très silencieux.

ailleurs

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Rédigé par Fragon

Publié dans #Poésie

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Publié le 18 Avril 2011

Si je ne pouvais faire mieux, peut-être pouvais-je faire autrement. Il était impossible que tant d’agitation ne menât nulle part. Les silences pesants n’équilibraient rien. Ils m’entrainaient là où je ne voulais pas aller. J’ai plongé mon regard par la fenêtre et j’ai inspiré un bon coup. Inspiré, expiré, inspiré, expiré. J’ai senti la peau de mes talons s’enfoncer dans la toile de mes chaussures et je me suis dit que je pouvais tenir encore quelque temps. Il me suffisait d’oublier ce qui m’entourait, il me suffisait d’accrocher le tangible. J’ai nagé au travers du carreau sale. Il y avait les feuilles d’un arbre en fleurs, un bout de ciel bleu et la plate-forme grisâtre où les chats, la nuit venue, hululaient à la lune en toute tranquillité. Moi j’aurais voulu hurler, mais dans la gorge ça restait coincé. L’arbre et ses feuilles s’agitaient, le bleu du ciel s’entêtait et à cette heure-là, les chats longeaient les murs, la queue basse. J’ai bondi dans le vide, les pieds vissés au sol. Ce n’était pas peut-être pas grand-chose, mais mes yeux y trouvaient la sortie salutaire. J’ai aspiré les couleurs au plus profond de mes poumons. Ça s’est dilué en un tableau impressionniste. Du bleuâtre et du verdâtre, un peu de jaune sans contour défini. Le soleil sur toute chose. Ma bouée de survie. Et inspire, et expire. Le regard poisseux  s’est insinué sans que personne ne s’aperçoive de ma disparition momentanée. J’ai flotté, libre, quelques secondes. Le bruit a cessé. La pression au creux du ventre, douloureuse, poignante, lancinante, s’est peu à peu effacée. Inspire et expire. Le sang s’est mis de nouveau à circuler. Plus rien n’a eu d’importance. J’étais moi, ils ne pourraient m’enlever cela et seul le flux animé comptait. Une âme. Vivante et palpitante. J’ai laissé la petite voix pénible pénétrer dans mon silence et me dire que j’avais dépassé le temps réglementaire. Je suis revenue à la réalité, j’ai tourné la tête et reflué dans mon quotidien. Aucune certitude de la cause de ce qui se trouvait devant moi. J’étais loin d’avoir gagné.

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Rédigé par Fragon

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Publié le 8 Avril 2011

 

 

J’aurais bien aimé écrire là-dessus. Oui, si je le pouvais, j’aurais raconté. J’aurais dit l’arrivée à 21 ans, le ventre comme une moitié d’orange, sanglé par la ceinture de sécurité d’un siège d’Air-Afrique. J’aurais dessiné avec quelques mots choisis le sourire radieux de la femme lumière. Peau de noir vêtue, elle m’avait susurré : « Vous n’allez pas nous le faire dans l’avion ? vous attendrez bien un peu ? Vous serez gentille avec nous, n’est-ce pas ?».

Dans mon ventre un bébé de sept mois qui avait pour destin de naître là-bas dans une toute petite clinique à dix lits. Dans la soute, une poussette-canne blanche, rouge et bleue. Elle deviendrait mon drapeau tricolore, ma carte d’identité, mon laissez-passer quand seule avec l’enfant-née, j’arpenterais les rues, un petit peu effrayée par ce que je découvrais, moi qui n’avais jamais quitté mon île.

Je tairai le fils né là-bas aussi et puis encore la toute dernière, petite et mal bricolée et qui serait sur cette terre plus aimée que nulle part ailleurs.

Non, je ne raconterai pas. Je laisse ça à d’autres qui ont comme moi le cœur gros et le stylo plus facile en ces temps où la haine commande toute chose.

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Rédigé par Fragon

Publié dans #Idées noires

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Publié le 6 Avril 2011

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J'ai rien à dire. Il y a trop de bruit partout. Ces deux-là ont le monde devant eux. Au détour d'une rue, la vie en mouvement. 

 

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Rédigé par Fragon

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Publié le 2 Janvier 2011

Elle en est arrivée à l’instant même où ses chevilles se dérobent contre sa propre volonté. Obstinées, elles s’entêtent à s’enfoncer dans le sol qui les porte et veulent empêcher son corps d’aller à sa tâche. Son esprit la gourmande et pointe du doigt sa tendance à s’apitoyer sur son sort. La fin de la journée est grise, un peu triste. Elle tourne en rond à se gaver de madeleines rassies, à croquer des bouts de chocolat, à laper du thé brûlant afin de s’étourdir et éloigner les démons du vide. Dix fois, elle vérifie si elle n’a pas oublié un papier important. Elle brasse, déplace, entasse, replace ce qui n’a jamais été rangé ni vraiment dérangé. Elle vire reluquant du coin de l’œil la valise dans laquelle elle voudrait tout empiler , meubles, couvertures et nuages molletonneux de ce très long mois de janvier. L’homme au long cours fait semblant de ne pas savoir ce qui va arriver. Quand sa tête se met à dodeliner, il l’enferme dans ses bras et la secoue comme si elle était une bouée à extirper des remous de la houle. Il fait « tttttt.... » avec la langue pour l’empêcher de parler et la serre de plus belle, à l’en étouffer. C’est sa façon à lui de lui dire qu’il la comprend. Il est si silencieux et les mots lui sont comme autant de choses étrangères. Reconnaissante, elle se laisse faire, profitant de son fortin de fortune. Il lui suffit d’être près de lui pour baisser sa garde. Ses muscles se sont peu à peu détendus, la tension s’est relâchée même si elle n’a pas ouvert un livre et n’a pas fait dix pour cent de ce qu’elle s’était promis de faire. C’est déjà fini. Il va falloir repartir.

Ce matin, par politesse, ils sont allés visiter leurs jeunes voisins. Ils sont installés depuis douze mois, mais avec leurs va-et-vient incessants, ils les ont à peine croisés. Leur maison tout juste rénovée est magnifique. Bien arrangée, décorée avec goût, spacieuse et lumineuse. Moderne. Grise et blanche. Au moins deux fois la taille de la leur. Trois petits enfants en animent les murs. À leur arrivée, le plus jeune s’est caché dans une encoignure de meuble, contrarié d’avoir cabossé sa belle boîte à figurines déposée sous le sapin. Les voisins ont pris une sorte d’année sabbatique et sont bien contents d’être arrivés au bout des travaux. Ils aspirent à reprendre une vie plus stimulante, ce qui va être plutôt difficile dans ce trou de campagne. Ils ne sont pas restés longtemps, en retournant sur ses pas, elle a senti la jalousie l’étreindre. Ils sont ce qu’ils étaient un peu plus de quinze ans auparavant quand l’infante était petite et qu’ils trainaient derrière eux leurs gosses, leurs chiens, leurs chats et leurs amis de passage. Tout alors était à faire. La vieille pomme n’était pas si vieille. Elle savait encore combattre les uns et les autres avec ses mots à l’emporte-pièce et ne se contentait pas d’attendre sa fin. En passant le porche de la maison, elle a lancé un coup d’œil circulaire et elle a vu.

Les enfants supplémentaires qui ne viendront jamais, ceux qui ont traversé leurs vies et qui s’en sont repartis arrachant par leur départ les racines plantées dans leurs cœurs. Le capharnaüm dans lequel ils s’obstinent à vivre, incapables de jeter quoi que ce soit. Les peintures qui ne seront jamais terminées, les meubles qui resteront les mêmes surtout ceux qu’on leur a laissés en héritage alors qu’ils n’en ont aucune utilité. Ne parlons même pas de préférence. Elle a eu comme un coup au cœur. Pourtant quelle qu’en serait l’issue, la promenade avait été déjà sacrément longue pour en certifier la valeur.

Elle a pensé à l’odeur de cerise du thé de Noël, à la grosse armoire de la cuisine pleine de bonbons, de paquets de biscuits et de meringues pour manger avec les framboises, aux quinze jours volés à une vie de travail et elle a su qu’elle avait largement de quoi affronter son nouveau départ.

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Rédigé par Fragon

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Publié le 1 Janvier 2011

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Que les clowns s'agitent encore pour les quelques mois qui viennent...que la terre poursuive son va et vient... pas la peine de souhaiter quoi que ce soit... prenons ce qui existe...

Juste un coeur qui bat par exemple.

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Rédigé par Fragon

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Publié le 17 Décembre 2010

J’ai longtemps douté. Pour la plupart des gens, être en prison c’est fait, comme on dit, pour assumer ses actes. Pour moi, c’était enfin pouvoir ne plus les assumer. J’ai hésité, tergiversé et puis je me suis décidée. Il fallait que je trouve quelque chose à faire qui ne fasse pas trop honte à ma famille. Dès le départ, j’ai donc rayé la possibilité de commettre un  crime alors que plus d’une fois j’avais bien eu envie d’en dégommer quelques-uns. Il n’était pas question de tomber en dépression non plus. À la télé, on avait vu ce que ça avait donné chez Orange. Et me défenestrer était une chose impensable sachant la tonne de livres que j’avais achetés et qu’il me restait à lire. Ma « p.a.l » était plus que considérable et je renâclais  à gaspiller tant d’argent chèrement acquis et consacré en outre à la culture et à la détente. En prison, j’aurais enfin du temps et désormais plus personne pour me demander d’être un être responsable.

En fait, je tenais trop à la vie pour la réduire en bouillie.

Au début quand j’ai évoqué mes problèmes, on m’a dit de ne pas m’inquiéter. Cela allait passer. C’était la même chose pour tout le monde ici. Nous étions bizutés pendant trois mois. Certes, parfois, quand on n’avait pas réussi à faire ses preuves, ça pouvait durer un an, mais qu’après, vrai de vrai, on était tranquille. C’était juste une question de patience.

Je n’ai jamais eu l’impression que j’étais arrivée au stade « tranquille ». J’ai sûrement dû fauter quelque part.

Quand ça n’est pas passé, on a émis l’hypothèse que je devais trouver mes solutions. Il faut dire que qu’un jour, j’étais partie folle de rage dénoncer un énième comportement odieux. Un mur gêné m’avait reçue, trifouillant les yeux vides dans ses petits papiers. C’est alors, que je m’entendis balbutier que j’allais abandonner, renoncer à ce poste prestigieux que je n’étais pas capable d’assumer dignement. Comble de ma honte, je murmurai que non,  je n’allais quand même pas me mettre à pleurer au moment exact où je m’effondrais et sanglotais comme une gamine de six ans. On me rétorqua qu’on ne pouvait pas quitter un job pareil comme ça, sur un petit coup de déprime, enfin, qu’on allait m’aider et on me renvoya sans plus tarder d’un léger geste de la main vers mes appartements.

Bref, pour la main tendue. J’attends encore.

Quand je suis arrivée au bout du rouleau, j’ai cherché sur internet ce qu’on pouvait lire sur les forums. J’ai tapé "prof en détresse". Il ne m'a fallu qu'un millionème de secondes pour réaliser qu’il y en avait des centaines comme moi, mais que si la plupart compatissaient parce que se définissant au stade de démence avancée et tarraudés par des envies permanentes d’autodestruction, les autres se contentaient onctueusement de répondre qu’en fait si on cultivait son charisme et si on mettait en place les situations adéquates, en posant sa voix et en plaçant son corps dans l’espace, et bien on pouvait s’en sortir très décemment. Tout n’était qu’affaire de savoir-faire. Nous ne devions pas bien comprendre à qui nous nous adressions. Il suffisait de s'adapter.

Ça faisait plus d’une vingtaine d’années que je me déhanchais et que je faisais la soprano sans jamais avoir ressenti un tel désarroi mais j’ai quand même accepté d’essayer de nouveau.

J’ai soigné ma tenue, modulé ma voix et lancé mes prières. Elles sont restées lettres mortes.

Au final, j’ai eu mes chemises tachées d’encre, mes cours se réduisaient à une menue portion de trente minutes les jours de gloire et je suis restée aphone pendant plus d’un mois après avoir mémorisé « madame, j’vous jure c’est pas moi, j’ai rien fait », « ça s'fait pô madame »...dans toutes les accentuations inimaginables. Si j’avais continué je serais bien devenue aphasique vu les pulsions de meurtre qui me traversaient de temps à autre.

Il y au moins une chose de satisfaisante dans cette aventure, c’est que perdre la voix, c’est la seule chose qu’on puisse prouver sans certificat médical.

Ça tombe bien parce qu’en plus dans les secrétariats en général on vous laisse bien comprendre que vous avez une fâcheuse tendance vous les profs à vous faire dorloter, et qu’on en aimerait un de certificat si vous comptez vous absentez le lendemain. Ce à quoi vous croassez à moitié expirante, les poumons pleins de craie prêts à exploser, que vous avez une laryngite aigue, et que pour une journée d’absence, il vous semble que ce n’est pas une obligation légale. C’est à partir de trois jours qu’on peut l’exiger, n’est-ce pas ? demandez-vous dans un dernier souffle avant d’expirer.

Un silence gêné s’ensuit. Peut-être à cause du désespoir que votre voix cherche à diffuser dans la pièce tranquille où se cachent quelques boîtes de chocolats qu’on ne vous offrira pas - on les garde pour les petits les élèves qui viennent se faire soigner- ce jour-là, enfin on vous regarde. Il faut avouer que d’habitude on ne daigne pas lever les yeux de ce qu’on est en train de faire. Les tâches qu'on mènent à bien sont bien plus importantes que les vôtres. Mais, soit, on convient de la justesse de votre propos et on vous laisse partir à demi-morte.

Quand vous revenez 24 heures plus tard, parce que vous êtes somme toute une forcenée folle à lier de votre sacré boulot ou boulot sacré - à vous de voir- ..., on vous demande de remplir un formulaire où vous devez préciser pour quelle raison vous étiez absente et si vous envisagez de remplacer vos cours. J’en avais fait sauter sept et sur la ligne « maladie » il n’y avait que « maladie et certificat médical ». Je donc cochai maladie et je rayai poliment « certificat médical ». Tant qu’à rattraper mes cours que quasiment personne n’avait envie d’écouter, je trouvai cela un peu de l’ordre de la torture mentale et m’appliquai consciencieusement à noircir la case non, en espérant que c’était un droit qu’on m’offrait et non une rébellion que je m’apprêtais à commettre. Bref, je repartais à mon martyr, sans voix mais prête à faire face coûte que coûte.

Dans les feuilletons télévisés, la seule chose qu’on se garde bien de mettre en place au creux même de la real-fiction (à prononcer comme dans "pulp-fiction" c’est celle que nous, nous craignons le plus. Je parle du bruit. Ce bruit permanent, insidieux, perfide, sournois, qui, quand vous croyez avoir atteint sa source au moment où vous vous retournez, s’est déjà déplacé à l’autre bout de la salle et quand vous le laissez monter devient un capharnaüm indicible alors même que deux minutes avant vous gériez le tout très bien. L’éducation nationale,  lutte de toutes ses forces pour améliorer les conditions de travail de ces chères têtes brunes et blondes... et les oblige cent ans après les recherches de Freinet, Montessori et leurs adeptes,  à travailler huit heures par jour dans des salles non insonorisées dans une promiscuité qui rendrait dingue la plupart de ceux qui bossent en open-space....à travailler en rentrant chez eux le soir après les transports en commun, à travailler pendant les vacances pour rattraper ce qu’on n’a pas pu faire en cours, et le pire je crois bien pour eux, à lire des livres alors qu’ils sont à l’âge où l’on a envie de tout ....sauf de ça !

Il n’y a donc rien de fait et ce depuis des années. Nous luttons pour la sauvegarde des âmes qu’on nous a confiées, sans aucun outil. Et le bruit devient le maître. On pourrait laisser faire mais ils se trouvent  que parmi toutes ces hormones agglomérées dont on vous a confié la charge, certaines sont avides de savoir, vous trouvent belle et captivante, viennent même vous saluer à la fin du cours et vous remercier de ce que vous faites pour elles et s’enquièrent parfois de savoir si par hasard -en tout bien tout honneur-, vous ne donneriez pas des « cours d’autre chose » parce que vos cours, madame, ils sont tellement bien qu’on aimerait encore parler avec vous.

Oui, je répète, comment ne pas les prendre en compte et comment laissez alors s’installer le bruit continu qui peut très vite monter à un niveau de décibels tel qu’un inspecteur d'hygiène publique sanctionnerait l'agriculteur qui imposerait cela à ses vaches !

Donc dans les feuilletons très à la mode, il y a parfois de tout, mais sûrement pas de ça, prise de son oblige.

On les voit même entrer en rang sans parler, et se caler tranquillement derrière ce qui leur sert de bureau et sur lequel jamais on ne vous montrera quelques spécimens d’insultes. Ça ne serait pas terrible pour les parents de lire « grosse cochonne », « on s’en fout », « je m’emmerde »... so what ?

Réactiver mes savoir-faire, les premiers temps, c’était une bonne solution pour me sortir du merdier dans lequel j’étais allée volontairement me fourrer. J’y croyais moi depuis tellement d’années à la « vitrine de la France » que j’en avais gardé l’obsession de la taille mannequin et qu’à force de me priver (cigarettes et alcool) j’en avais même obtenu le teint. C’est ce qu’on vous serine quand vous partez rayonner à l’étranger. Mon narcissisme incommensurable faisait que j’étais persuadée d’être à moi toute-seule la vitrine de la France ! Ils auraient pu préciser que dans certains endroits nous en sommes les larbins sans aucun moyen de sortie.

 

A suivre peut-être.

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Rédigé par Fragon

Publié dans #écriture expérimentale

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Publié le 4 Décembre 2010

 

Hier, maman a mis mémé dans la voiture. En fait, en vérité, un peu avant, elle a appelé un taxi. Parce que nous, on n’a pas de voiture. C’est exceptionnel d’appeler un taxi, vous savez. Connaissant maman, je n’en suis pas encore revenu.

Moi je m’appelle Paul. Je suis le fils à ma maman, et mémé, c’est la maman à ma maman. Je ne me souviens plus quand ça a commencé mais ça fait des années qu’on vit ensemble. Depuis même que je suis né, je crois bien. Ma maman, elle n’aime pas la solitude.

J’ai trois grands frères aussi, mais ils sont en pension mes grands frères, et je ne les vois presque jamais. Je suis le quatrième, « le petitquat », qu’on m’appelle.

Hier matin, mémé, elle n’était pas en forme. Faut dire que pendant la guerre, mémé elle dit toujours qu’elle a eu froid et puis qu’elle a eu faim. Quand ça a été l’hiver, ils ont brûlé tout ce qu’ils ont trouvé au fond du jardin. Mon papa, il n’est pas souvent là. Il est militaire. Militaire de carrière. Maman dit toujours que c’est rapport à pépé qui était dans les douanes. Douanier-chef. Sauf que pendant la guerre il a résisté, mémé, elle dit. Un jour, ils sont venus le chercher mon pépé, il est parti et il est pas revenu.

Alors mémé, elle est restée chez nous et on a continué à habiter tous ensemble. Parce que papa, lui, il est resté militaire et il n’st pas souvent là.

Quand il vient nous voir, on a intérêt à être bien sages. Maman, elle lui met toujours son assiette. Même s’il est parti pour plusieurs mois. Il fait du parachute mon papa. Et la dernière fois qu’il est rentré sans son parachute, moi je ne l’ai pas reconnu, mais maman, elle s’est mise debout devant la table et elle l’a regardé, tout étonnée. Il y a eu un grand silence.

J’ai continué à manger mon os de poulet, avec les doigts. Papa, la première chose qu’il a dite avec sa grosse voix, c’est : « Alors, on est devenus des sauvages ici pendant mon absence ? ».

J’ai reposé l’os et j’ai regardé ma maman. Heureusement, maman, quand papa n’est pas là, non seulement y a mémé, mais parfois, elle a aussi ses copines.

Et comme mon papa, il n’est pas souvent là, alors forcément, elle a beaucoup de copines. Elles sont gentilles les copines à ma maman. Elles me font des caresses et puis aussi elles m’offrent des bonbons, en me disant que je dois être bien gentil avec ma maman et ma mémé.

Celle qui était là, ce jour-là, elle était encore plus gentille que les autres. Elle a même tenu tête à mon papa et elle lui a répondu : « Dis donc, t’as déjà ton assiette, faudrait pas exagérer tout de même ! ». Mon papa, il n’a rien dit, il m’a juste mis sa grosse main sur la tête et il a tout mélangé mes cheveux en regardant ma maman en souriant.

Si je vous raconte tout ça c’est pour que vous compreniez que vraiment, appeler un taxi, ce n’est pas un truc qu’on fait tous les jours chez nous !

Donc maman, elle a mis mémé dans la voiture. Avant, elle lui a mis un gros manteau, et puis aussi un bonnet et une écharpe. Même qu’elle lui a mis ses lunettes de vue, celles qui sont fumées et qui lui donne l’air d’un gros scarabée. Moi je mes suis dit que c’était bizarre parce que ce matin, il n’y avait pas de soleil. Elle l’a aidée à marcher jusqu’à la voiture avec Ginette, sa copine et je les ai regardées partir. Maman faisait vite, elle ne parlait pas. J’ai pas pu dire au revoir à ma mémé. Maman, elle n’a pas voulu. Le soir, elle est revenue et elle a dit  que tout s’était bien passé et que demain on pourrait aller voir mémé.

Elle a dit ça à sa copine Ginette. Moi je ne comprenais rien, alors quand elle m’a envoyé me coucher, je suis resté en haut des marches de l’escalier et j’ai écouté ce qu’elles disaient.

Ginette, elle a demandé comment avait réagi le docteur.

Maman elle a répondu qu’elles étaient arrivées, qu’elle avait appelé au secours, et que le docteur  n’avait plus eu qu’à constater. Il a même fait un certificat à ma mémé. Peut-être qu’elle est allée passer son certificat d’études, ma mémé, je me suis dit, tout fier. Et puis maman, elle a dit qu’elle avait drôlement bien fait. Que comme ça, elle avait accéléré les choses et que elle avait pas eu à demander un permis.  Que vraiment, c’était scandaleux de demander de l’argent pour ça.. Que ça lui avait fait faire des économies, que par les temps qui courent, c’était pas du luxe, sacrée nom d’une pipe…  Parce que les frais de transport pour conduire ma mémé dans son village, en caisson spécial, c’était vraiment trop cher. J’ai pas entendu la suite, parce que je me suis endormi.

Demain, à ma mémé, je vais lui demander, c’est quoi un caisson spécial.

 

 

 

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Rédigé par Fragon

Publié dans #Poésie

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Publié le 4 Décembre 2010

coeur de ville

Alors qu’au cœur de la ville le passé agonise, les uns et les autres, une fois les pluies disparues s’empressent de reprendre le cours de leurs occupations. Les pâtisseries vomissent à la chaîne des boites vert amande pleines de gâteaux que l’on ne se donne plus la peine de faire à la maison. La vie insolente reprend son cours. Quelques morts resteront au chaud dans les mémoires de ce début de décembre.  La pluie n’aura paralysé la ville que le temps de plonger les bidonvilles dans une misère un peu plus profonde quelques jours à peine après les coûteux sacrifices qui renouvelaient leurs vœux à un dieu invisible et si énigmatique.

 

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Rédigé par Fragon

Publié dans #journal de bord

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