Articles avec #nouvelle en friche tag

Publié le 4 Mai 2011

Je les ai raccompagnés à midi trente. Sur le quai, elle s’est retournée et a fait trois pas vers moi puis sans que je puisse l’éviter elle m’a serrée fort dans ses bras et m’a soufflé à l’oreille :

- Merci, tu as été formidable. Je t’aime, tu sais.

Robert l’a regardée impatient, la main agrippée à la barre de la porte coulissante, le pied droit déjà engagé sur le marchepied et son antique valise sans roulettes péniblement suspendue à la main gauche.

Je n’ai jamais eu de petit ami qui s’appelait Robert. De toute façon, si tel était le cas, je pense que jamais ce prénom ne me viendrait en tête quand j’ai envie de parler du pire de ce que j’ai eu à supporter depuis que ma sœur m’impose de partager sa vie amoureuse. Et pour le coup, je sais de quoi je parle. On n’est pas loin de la soixantaine elle et moi.

J’entreprends de lui tapoter gentiment l’épaule et je lui réponds :

- De rien, ne t’inquiète pas, ça m’a fait plaisir... à bientôt, ne t’en fais pas... Allez dépêche toi, tu vas rater ton train...

Je la pousse légèrement vers Robert. Elle se décide enfin à s’éloigner. Aussitôt ce dernier abandonne la porte en m’adressant un léger signe de la main avant de s’engouffrer dans le compartiment. Je regarde ma sœur ajuster son ridicule chapeau de paille (en forme de cloche) et mettre en branle ses soixante-quinze kilos pour un mètre soixante. La perfide que je loge en moi se dit que oui évidemment Robert a de quoi faire et ne doit pas s’en priver si j’en crois les regards libidineux qu’il porte aux jeunes filles en fleurs et les réflexions déplacées que j’ai dû subir au cours des derniers jours.

Ma sœur grimpe à son tour. Ses fesses rebondies tressautent

et je les vois qui se glissent poliment dans le couloir central. Un peu plus loin, les voilà qui s’écroulent dans les sièges après avoir eu un mal de chien à glisser la valise au-dessus de leur tête. Ma sœur colle son visage à la fenêtre. Robert ouvre son journal. Inutile de préciser qu’il s’agit d’un journal sportif. La seule fantaisie qu’il s’octroie dans la longue et ennuyeuse répétition de ses activités minutées. Robert aime le foot et les joueurs mais de préférence quand ils sont de bons gros garçons blancs aux cheveux raides. Les crépus sont tolérés simplement quand ils marquent un but, et encore, mieux vaut qu’on soit en finale de coupe du monde et un quatorze juillet.

Je préfère l’oublier et me contente de fixer le visage affligeant de celle qui cherche à tout prix à me faire comprendre par des mimiques simiesques que je vais lui manquer. Encore cinq minutes et le train devrait se mettre en marche. Je prends mon mal en patience et tout en agitant la main à mon tour, je cherche à contenir la joie mauvaise qui m’anime et me donne envie de partir dans l’autre sens les jambes nouées à mon cou, le cœur barloquant. Je me contiens et me force à ne pas trop sourire tout en retenant le sifflotement qui m’emplit depuis le matin.

Soudain, ma sœur me crie quelque chose. Je lui fais signe que je n’entends pas. Je la vois qui fouille dans son sac puis qui me brandit son téléphone en mimant – hilare - le geste de m’appeler. Trop tard, j’entends le sifflement du chef de gare. Une secousse et les premiers wagons se déplacent mais s’immobilisent de nouveau. Je fais un geste désespéré pour lui faire croire que je n’ai plus de crédit. Elle se renfrogne et reste vissée, le visage collé à la vitre, me fixant d’un regard contrarié.

J’agite de nouveau la main. Ses yeux s’illuminent. Elle porte ses doigts à ses lèvres et me lance un baiser. Je me fends d’un sourire.

Il me reste onze mois et quinze jours avant de devoir de nouveau subir Robert.. À moins qu’avec un peu de chance, elle ne me présente un nouveau fiancé d’ici le printemps.

Robert aura été le pompon sur le gâteau, la cerise sur le mocassin, le gland sous le chêne. Robert est l’archétype du type rigide qu’on n’a aucune envie d’avoir chez soi pendant quinze jours.

Celui qui ne supporte pas que des jeunes s’assoient sur la pelouse de son immeuble dans lequel il a acheté son appartement en copropriété. Celui qui, à peine levé le matin, vérifie que tout le monde a bien repeint les volets de son appartement dans le délai réglementaire et dans la couleur imposée parce qu’il s’agit de ne pas rigoler avec le règlement voté par les copropriétaires. Ça lui a coûté assez cher à Robert (l'accession à la propriété). 

De toute façon il met un point d’honneur à assumer ses responsabilités. Robert s’est fait élire dans le syndic le jour où il s’est retrouvé en pré-retraite. Depuis qu'il y a été élu plus de quinze nouvelles décisions ont été soumises au vote de l’assemblée générale. Robert aime l’ordre et ça se sait. Plus de crottes de chien sous les pins du jardin commun, plus de sacs poubelles fantaisistes et des voitures garées comme dans un garage Peugeot. Dans sa poche, Robert a toujours un petit carnet à souches autocollantes pour pouvoir mettre des mots sur les portières de ceux qui se garent mal. Il les appelle les propriétaires  inciviques.

Robert, c’est aussi celui qui a même une carte pour ne pas payer le bus parce qu’il a fait la guerre d’Algérie. Un jour il a appris par hasard dans la gazette municipale qu’il pouvait y avoir droit en tant qu' ancien combattant.

Alors, évidemment  pourquoi il s’en serait privé même si sa guerre à lui n’a duré que quinze jours et qu’il n’a jamais vu l’ombre d’un indépendantiste algérien. Robert a été rapatrié à toute vitesse pour cause de trouble cardio-vasculaire en réaction foudroyante à la consommation l’huile d’olive. Je me demande même si sa dent envers tout ce qui est exotique ne viendrait pas de là. Bref, Robert ne paie pas les transports en communs et utilise parfois les sièges réservés aux grands blessés de guerre. Il ne manquerait plus que ça qu’il paye lui alors qu’il a risqué sa peau et que la mairie distribue des bons aux étrangers.

Robert aime les transports en commun quand ils sont gratuits, le reste du temps, il prend sa voiture. Celle qui est garée comme chez Peugeot. En épi.

Robert n’aime pas les jeunes. Les jeunes n’ont rien fait eux, pas vrai. Tout leur tombe dans le bec sans qu’ils aient à lever le petit doigts. Les jeunes sont par principe des fainéants. Le pire ce sont les noirs. Y a rien à en espérer. On sait bien qu’ils ne veulent rien respecter, il suffit de voir comment ils en profitent. Ceux qui viennent aux restau, et bien ils ont toujours le téléphone dernier cri et en plus ils n’aiment pas ce qu’on leur donne. Il le sait, il l’a vu à la télé. En résumé, Robert aime encore moins les noirs que les Arabes - jeunes ou vieux confondus.  

Robert fait du bruit en mangeant, Robert écoute le journal de 20 heures sur TF1 et distille ses propres commentaires. Robert pense qu’on ne lui dit pas toute la vérité. En ce sens, il n’a pas tort, j’en conviens. Robert dit à tout le monde ce qu’il en pense lui du monde tel qu’il va et il en rajoute en imaginant comment il faudrait faire pour qu’il en soit autrement. Je soupçonne Robert de voter pour le Front National. Robert est persuadé que Bin Loden n’est pas mort et que l’explosion nucléaire au Japon est un mensonge des américains pour nous faire acheter du poisson des îles caïmans.

Robert donne son compte à celui qui le cherche. Robert n’a pas sa langue dans sa poche et il faut ce qu’il faut.

Robert n’aime pas les chiens, les crottes de chat, le bruit, la musique, la pluie, l’art et l’architecture. Robert n’aime pas que je laisse des fleurs sauvages dans mon jardin et encore moins que je décide de ne pas le tondre. Un jardin est fait pour être tondu, une voiture pour être lavée, et les chaussures pour être remplacées par des chaussons une fois le pas-de-porte franchi. Oui, mais que chez lui. Chez moi Robert garde ses chaussures de sport et passe dans toutes les pièces, étage compris, sans aucun remords. Je voudrais bien lui faire la remarque, mais pas la peine que j’essaie, j’ai bien peur que la partie soit perdue d’avance.

Robert a peur de s’ennuyer et ne tient pas en place. Robert est incapable de laisser un outil de jardin dans le jardin. Robert mange le pain de la veille avant celui du jour. Il ne faut pas gaspiller.

J’ai eu beau leur présenter un tas d’endroits très différents, Robert trouve à chaque fois un moyen pour établir un lien entre ce qu’on lui montre et ce qu’il connaît. Le couscous c’est comme la choucroute mais sans le chou. Les pics enneigés de l’Atlas c’est comme les Pyrénées mais sans le fromage. Le jus d’orange c’est comme la vodka mais sans les glaçons.

Alors que j’égrène mentalement la liste de ce que Robert aime ou n’aime pas, un signal sonore retentit sous le dôme et j’entends malgré les grésillements et les bruits de la foule une voix aiguë qui informe les « aimables passagers que le train en partance pour ..... retardé d’au moins une heure et trente minutes en raison d’un accident sur la voie indépendant de notre volonté.... renouvelle toutes nos excuses ».

Ahurie, je vois ma sœur qui de nouveau s’éveille, se fend d’un large sourire, bouscule l’épaule de Robert qui se lève lourdement puis s’empresse de redescendre la valise.

Dieu existe-t-il, m’a-t-il oubliée, mais qu’ai-je donc bien pu faire de mal ?

Voir les commentaires

Rédigé par Fragon

Publié dans #nouvelle en friche

Repost 0

Publié le 4 Mai 2011

(PS : je m'échauffe...une reprise juste pour voir)

 

Elle tendit l’oreille. Dans le brouhaha indéfinissable qui l’entourait, elle venait de saisir au vol une phrase lancée en l’air.

Ça disait qu’on avait beau se trouver à côté de quelqu’un, et bien parfois, on n’entendait rien. Elle se redressa et délicatement écarta le rideau. Un peu plus loin, elle aperçut deux femmes. Toutes deux approchaient la soixantaine d’années mais l’une tenait plutôt bien la route. Elle était la plus jeune, et, dans une succession de déhanchements qui auraient pu être comiques si elle n’avait pas été si âgée, elle s’évertuait à entrer dans un de ces des cachemires bon marché, bien  trop étroit pour son opulente poitrine. L’autre lui rapportait méticuleusement ses problèmes d’audition.

Amusée, elle laissa délicatement retomber le tissu. Elle hocha légèrement la tête et se dit qu’elle n’avait pas tort. Souvent, on avait beau se croire tout près d’un être, on n’entendait rien.  Plus rien ne fonctionnait. Les mots, les échanges restaient sur un terrain neutre et semblaient oubliés aussi vite qu’ils avaient été prononcés. Le cœur éteint, enfermé dans le noir des jours patiemment accumulés, obstruant la lumière des premières rencontres. Elle sourit à la métaphore facile. Une cabine d’essayage comme lieu de recueillement en ce samedi après-midi, c’était bien quelque chose qui lui correspondait mais qu’elle avait de tout temps gardé secret. Dix minutes plus tôt, lassée de l’agitation de la fin d’après-midi, elle avait décidé de suspendre ses achats et de se réfugier là, en dehors du flux assommant des acheteurs de fin de semaine. En quelques mouvements, elle s’était emparé au hasard de plusieurs articles et sans même leur porter un soupçon d’attention, elle les avait entassés sur son avant-bras et s’était résolument placée devant l’entrée des cabines. Puis sans daigner gratifier d'un coup d’œil la pauvre fille surmaquillée qui faisait office de vendeuse « avec expérience » et « souhaitant évoluer rapidement », elle avait récupéré le petit carton de plastique réglementaire qui attesterait à sa sortie qu’elle n’était pas une voleuse.

L’affirmation la taraudait. Elle se laissa glisser une nouvelle fois contre le fond de la cabine. A dire vrai, depuis longtemps maintenant, elle n’entendait plus le cœur des autres.

Enserrant ses genoux dans un geste enfantin, elle rectifia mentalement.  Pas les cœur des autres, juste le cœur de l’autre. Certes, elle ne s’était peut-être jamais sentie seule mais elle se savait seule. C’était une obsession. Qui aurait été capable de dire la réalité des sentiments que l’un portait à l’autre. Quelle était la part de peur de la solitude, de l’échec, de l’humiliation si l’un des deux rompait les amarres que le temps avait encordées de chanvre et de sueur mêlés. Quels mensonges plus forts que les sentiments réels les avaient étroitement imbriqués. Longtemps, elle s’était cru capable de faire front, de tout larguer et de hisser ses voiles quand bon lui semblerait. Mais au lieu de tout cela, elle avait appris la patience. Le voyage n’était pas un chant d’amour. Plutôt une succession infinie de résistances aux désirs. Un étrange et permanent sentiment de manque. Palliatifs. Soins intensifs. Abandons de soi. Insidieux. Froids. Calculés.

Voir les commentaires

Rédigé par Fragon

Publié dans #nouvelle en friche

Repost 0